Victor Hugo
LES MISÉRABLES
Tome IV--L'IDYLLE RUE PLUMET ET L'ÉPOPÉE RUE SAINT-DENIS
(1862)
TABLE DES MATIÈRES
Livre premier--Quelques pages d'histoire
Chapitre I Bien coupé Chapitre II Mal cousu Chapitre III Louis-Philippe Chapitre IV Lézardes sous la fondation Chapitre V Faits d'où l'histoire sort et que l'histoire ignore Chapitre VI Enjolras et ses lieutenants
Livre deuxième--Éponine
Chapitre I Le Champ de l'Alouette Chapitre II Formation embryonnaire des crimes dans l'incubation des prisons Chapitre III Apparition au père Mabeuf Chapitre IV Apparition à Marius
Livre troisième--La maison de la rue Plumet
Chapitre I La maison à secret Chapitre II Jean Valjean garde national Chapitre III Foliis ac frondibus Chapitre IV Changement de grille Chapitre V La rose s'aperçoit qu'elle est une machine de guerre Chapitre VI La bataille commence Chapitre VII À tristesse, tristesse et demie Chapitre VIII La cadène
Livre quatrième--Secours d'en bas peut être secours d'en haut
Chapitre I Blessure au dehors, guérison au dedans Chapitre II La mère Plutarque n'est pas embarrassée pour expliquer un phénomène
Livre cinquième--Dont la fin ne ressemble pas au commencement
Chapitre I La solitude et la caserne combinées Chapitre II Peurs de Cosette Chapitre III Enrichies des commentaires de Toussaint Chapitre IV Un coeur sous une pierre Chapitre V Cosette après la lettre Chapitre VI Les vieux sont faits pour sortir à propos
Livre sixième--Le petit Gavroche
Chapitre I Méchante espièglerie du vent Chapitre II Où le petit Gavroche tire parti de Napoléon le Grand Chapitre III Les péripéties de l'évasion
Livre septième--L'argot
Chapitre I Origine Chapitre II Racines Chapitre III Argot qui pleure et argot qui rit Chapitre IV Les deux devoirs: veiller et espérer
Livre huitième--Les enchantements et les désolations
Chapitre I Pleine lumière Chapitre II L'étourdissement du bonheur complet Chapitre III Commencement d'ombre Chapitre IV Cab roule en anglais et jappe en argot Chapitre V Choses de la nuit Chapitre VI Marius redevient réel au point de donner son adresse à Cosette Chapitre VII Le vieux coeur et le jeune coeur en présence
Livre neuvième--Où vont-ils?
Chapitre I Jean Valjean Chapitre II Marius Chapitre III M. Mabeuf
Livre dixième--Le 5 juin 1832
Chapitre I La surface de la question Chapitre II Le fond de la question Chapitre III Un enterrement: occasion de renaître Chapitre IV Les bouillonnements d'autrefois Chapitre V Originalité de Paris
Livre onzième--L'atome fraternise avec l'ouragan
Chapitre I Quelques éclaircissements sur les origines de la poésie de Gavroche. Influence d'un académicien sur cette poésie Chapitre II Gavroche en marche Chapitre III Juste indignation d'un perruquier Chapitre IV L'enfant s'étonne du vieillard Chapitre V Le vieillard Chapitre VI Recrues
Livre douzième--Corinthe
Chapitre I Histoire de Corinthe depuis sa fondation Chapitre II Gaîtés préalables Chapitre III La nuit commence à se faire sur Grantaire Chapitre IV Essai de consolation sur la veuve Hucheloup Chapitre V Les préparatifs Chapitre VI En attendant Chapitre VII L'homme recruté rue des Billettes Chapitre VIII Plusieurs points d'interrogation à propos d'un nommé Le Cabuc qui ne se nommait peut-être pas Le Cabuc
Livre treizième--Marius entre dans l'ombre
Chapitre I De la rue Plumet au quartier Saint-Denis Chapitre II Paris à vol de hibou Chapitre III L'extrême bord
Livre quatorzième--Les grandeurs du désespoir
Chapitre I Le drapeau--Premier acte Chapitre II Le drapeau--Deuxième acte Chapitre III Gavroche aurait mieux fait d'accepter la carabine d'Enjolras Chapitre IV Le baril de poudre Chapitre V Fin des vers de Jean Prouvaire Chapitre VI L'agonie de la mort après l'agonie de la vie Chapitre VII Gavroche profond calculateur des distances
Livre quinzième--La rue de l'Homme-Armé
Chapitre I Buvard, bavard Chapitre II Le gamin ennemi des lumières Chapitre III Pendant que Cosette et Toussaint dorment Chapitre IV Les excès de zèle de Gavroche
Livre premier--Quelques pages d'histoire
Chapitre I
Bien coupé
1831 et 1832, les deux années qui se rattachent immédiatement à la Révolution de Juillet, sont un des moments les plus particuliers et les plus frappants de l'histoire. Ces deux années au milieu de celles qui les précèdent et qui les suivent sont comme deux montagnes. Elles ont la grandeur révolutionnaire. On y distingue des précipices. Les masses sociales, les assises mêmes de la civilisation, le groupe solide des intérêts superposés et adhérents, les profils séculaires de l'antique formation française, y apparaissent et y disparaissent à chaque instant à travers les nuages orageux des systèmes, des passions et des théories. Ces apparitions et ces disparitions ont été nommées la résistance et le mouvement. Par intervalles on y voit luire la vérité, ce jour de l'âme humaine.
Cette remarquable époque est assez circonscrite et commence à s'éloigner assez de nous pour qu'on puisse en saisir dès à présent les lignes principales.
Nous allons l'essayer.
La Restauration avait été une de ces phases intermédiaires difficiles à définir, où il y a de la fatigue, du bourdonnement, des murmures, du sommeil, du tumulte, et qui ne sont autre chose que l'arrivée d'une grande nation à une étape. Ces époques sont singulières et trompent les politiques qui veulent les exploiter. Au début, la nation ne demande que le repos; on n'a qu'une soif, la paix; on n'a qu'une ambition, être petit. Ce qui est la traduction de rester tranquille. Les grands événements, les grands hasards, les grandes aventures, les grands hommes, Dieu merci, on en a assez vu, on en a par-dessus la tête. On donnerait César pour Prusias et Napoléon pour le roi d'Yvetot.»Quel bon petit roi c'était là!» On a marché depuis le point du jour, on est au soir d'une longue et rude journée; on a fait le premier relais avec Mirabeau, le second avec Robespierre, le troisième avec Bonaparte, on est éreinté. Chacun demande un lit.
Les dévouements las, les héroïsmes vieillis, les ambitions repues, les fortunes faites cherchent, réclament, implorent, sollicitent, quoi? Un gîte. Ils l'ont. Ils prennent possession de la paix, de la tranquillité, du loisir; les voilà contents. Cependant en même temps de certains faits surgissent, se font reconnaître et frappent à la porte de leur côté. Ces faits sont sortis des révolutions et des guerres, ils sont, ils vivent, ils ont droit de s'installer dans la société et ils s'y installent; et la plupart du temps les faits sont des maréchaux des logis et des fourriers qui ne font que préparer le logement aux principes.
Alors voici ce qui apparaît aux philosophes politiques.
En même temps que les hommes fatigués demandent le repos, les faits accomplis demandent des garanties. Les garanties pour les faits, c'est la même chose que le repos pour les hommes.
C'est ce que l'Angleterre demandait aux Stuarts après le protecteur; c'est ce que la France demandait aux Bourbons après l'Empire.
Ces garanties sont une nécessité des temps. Il faut bien les accorder. Les princes les «octroient», mais en réalité c'est la force des choses qui les donne. Vérité profonde et utile à savoir, dont les Stuarts ne se doutèrent pas en 1660, que les Bourbons n'entrevirent même pas en 1814.
La famille prédestinée qui revint en France quand Napoléon s'écroula eut la simplicité fatale de croire que c'était elle qui donnait, et que ce qu'elle avait donné elle pouvait le reprendre; que la maison de Bourbon possédait le droit divin, que la France ne possédait rien; et que le droit politique concédé dans la charte de Louis XVIII n'était autre chose qu'une branche du droit divin, détachée par la maison de Bourbon et gracieusement donnée au peuple jusqu'au jour où il plairait au roi de s'en ressaisir. Cependant, au déplaisir que le don lui faisait, la maison de Bourbon aurait dû sentir qu'il ne venait pas d'elle.
Elle fut hargneuse au dix-neuvième siècle. Elle fit mauvaise mine à chaque épanouissement de la nation. Pour nous servir du mot trivial, c'est-à-dire populaire et vrai, elle rechigna. Le peuple le vit.
Elle crut qu'elle avait de la force parce que l'Empire avait été emporté devant elle comme un châssis de théâtre. Elle ne s'aperçut pas qu'elle avait été apportée elle-même de la même façon. Elle ne vit pas qu'elle aussi était dans cette main qui avait ôté de là Napoléon.
Elle crut qu'elle avait des racines parce qu'elle était le passé. Elle se trompait; elle faisait partie du passé, mais tout le passé c'était la France. Les racines de la société française n'étaient point dans les Bourbons, mais dans la nation. Ces obscures et vivaces racines ne constituaient point le droit d'une famille, mais l'histoire d'un peuple. Elles étaient partout, excepté sous le trône.
La maison de Bourbon était pour la France le noeud illustre et sanglant de son histoire, mais n'était plus l'élément principal de sa destinée et la base nécessaire de sa politique. On pouvait se passer des Bourbons; on s'en était passé vingt-deux ans; il y avait eu solution de continuité; ils ne s'en doutaient pas. Et comment s'en seraient-ils doutés, eux qui se figuraient que Louis XVII régnait le 9 thermidor et que Louis XVIII régnait le jour de Marengo? Jamais, depuis l'origine de l'histoire, les princes n'avaient été si aveugles en présence des faits et de la portion d'autorité divine que les faits contiennent et promulguent. Jamais cette prétention d'en bas qu'on appelle le droit des rois n'avait nié à ce point le droit d'en haut.
