Victor Hugo
LES MISÉRABLES
Tome V--JEAN VALJEAN
(1862)
TABLE DES MATIÈRES
Livre premier--La guerre entre quatre murs
Chapitre I La Charybde du faubourg Saint-Antoine et la Scylla du faubourg du Temple Chapitre II Que faire dans l'abîme à moins que l'on ne cause? Chapitre III Éclaircissement et assombrissement Chapitre IV Cinq de moins, un de plus Chapitre V Quel horizon on voit du haut de la barricade Chapitre VI Marius hagard, Javert laconique Chapitre VII La situation s'aggrave Chapitre VIII Les artilleurs se font prendre au sérieux Chapitre IX Emploi de ce vieux talent de braconnier et de ce coup de fusil infaillible qui a influé sur la condamnation 1796 Chapitre X Aurore Chapitre XI Le coup de fusil qui ne manque rien et qui ne tue personne Chapitre XII Le désordre partisan de l'ordre Chapitre XIII Lueurs qui passent Chapitre XIV Où on lira le nom de la maîtresse d'Enjolras Chapitre XV Gavroche dehors Chapitre XVI Comment de frère on devient père Chapitre XVII Mortuus pater filium moriturum expectat Chapitre XVIII Le vautour devenu proie Chapitre XIX Jean Valjean se venge Chapitre XX Les morts ont raison et les vivants n'ont pas tort Chapitre XXI Les héros Chapitre XXII Pied à pied Chapitre XXIII Oreste à jeun et Pylade ivre Chapitre XXIV Prisonnier
Livre deuxième--L'intestin de Léviathan
Chapitre I La terre appauvrie par la mer Chapitre II L'histoire ancienne de l'égout Chapitre III Bruneseau Chapitre IV Détails ignorés Chapitre V Progrès actuel Chapitre VI Progrès futur
Livre troisième--La boue, mais l'âme
Chapitre I Le cloaque et ses surprises Chapitre II Explication Chapitre III L'homme filé Chapitre IV Lui aussi porte sa croix Chapitre V Pour le sable comme pour la femme il y a une finesse qui est perfidie Chapitre VI Le fontis Chapitre VII Quelque fois on échoue où l'on croit débarquer Chapitre VIII Le pan de l'habit déchiré Chapitre IX Marius fait l'effet d'être mort à quelqu'un qui s'y connaît Chapitre X Rentrée de l'enfant prodigue de sa vie Chapitre XI Ébranlement dans l'absolu Chapitre XII L'aïeul Livre quatrième--Javert déraillé
Livre quatrième--Javert déraillé
Chapitre I Javert déraillé
Livre cinquième--Le petit-fils et le grand-père
Chapitre I Où l'on revoit l'arbre à l'emplâtre de zinc Chapitre II Marius, en sortant de la guerre civile, s'apprête à la guerre domestique Chapitre III Marius attaque Chapitre IV Mademoiselle Gillenormand finit par ne plus trouver mauvais que M. Fauchelevent soit entré avec quelque chose sous le bras Chapitre V Déposez plutôt votre argent dans telle forêt que chez tel notaire Chapitre VI Les deux vieillards font tout, chacun à leur façon, pour que Cosette soit heureuse Chapitre VII Les effets de rêve mêlés au bonheur Chapitre VIII Deux hommes impossibles à retrouver
Livre sixième--La nuit blanche
Chapitre I Le 16 février 1833 Chapitre II Jean Valjean a toujours son bras en écharpe Chapitre III L'inséparable Chapitre IV Immortale jecur
Livre septième--La dernière gorgée du calice
Chapitre I Le septième cercle et le huitième ciel Chapitre II Les obscurités que peut contenir une révélation
Livre huitième--La décroissance crépusculaire
Chapitre I La chambre d'en bas Chapitre II Autre pas en arrière Chapitre III Ils se souviennent du jardin de la rue Plumet Chapitre IV L'attraction et l'extinction
Livre neuvième--Suprême ombre, suprême aurore
Chapitre I Pitié pour les malheureux, mais indulgence pour les heureux Chapitre II Dernières palpitations de la lampe sans huile Chapitre III Une plume pèse à qui soulevait la charrette Fauchelevent Chapitre IV Bouteille d'encre qui ne réussit qu'à blanchir Chapitre V Nuit derrière laquelle il y a le jour Chapitre VI L'herbe cache et la pluie efface
Livre premier--La guerre entre quatre murs
Chapitre I
La Charybde du faubourg Saint-Antoine et la Scylla du faubourg du Temple
Les deux plus mémorables barricades que l'observateur des maladies sociales puisse mentionner n'appartiennent point à la période où est placée l'action de ce livre. Ces deux barricades, symboles toutes les deux, sous deux aspects différents, d'une situation redoutable, sortirent de terre lors de la fatale insurrection de juin 1848, la plus grande guerre des rues qu'ait vue l'histoire.
Il arrive quelquefois que, même contre les principes, même contre la liberté, l'égalité et la fraternité, même contre le vote universel, même contre le gouvernement de tous par tous, du fond de ses angoisses, de ses découragements, de ses dénûments, de ses fièvres, de ses détresses, de ses miasmes, de ses ignorances, de ses ténèbres, cette grande désespérée, la canaille, proteste, et que la populace livre bataille au peuple.
Les gueux attaquent le droit commun; l'ochlocratie s'insurge contre le démos.
Ce sont là des journées lugubres; car il y a toujours une certaine quantité de droit même dans cette démence, il y a du suicide dans ce duel; et ces mots, qui veulent être des injures, gueux, canaille, ochlocratie, populace, constatent, hélas! plutôt la faute de ceux qui règnent que la faute de ceux qui souffrent; plutôt la faute des privilégiés que la faute des déshérités.
Quant à nous, ces mots-là, nous ne les prononçons jamais sans douleur et sans respect, car, lorsque la philosophie sonde les faits auxquels ils correspondent, elle y trouve souvent bien des grandeurs à côté des misères. Athènes était une ochlocratie; les gueux ont fait la Hollande; la populace a plus d'une fois sauvé Rome; et la canaille suivait Jésus-Christ.
Il n'est pas de penseur qui n'ait parfois contemplé les magnificences d'en bas.
C'est à cette canaille que songeait sans doute saint Jérôme, et à tous ces pauvres gens, et à tous ces vagabonds, et à tous ces misérables d'où sont sortis les apôtres et les martyrs, quand il disait cette parole mystérieuse: Fex urbis, lex orbis.
Les exaspérations de cette foule qui souffre et qui saigne, ses violences à contre-sens sur les principes qui sont sa vie, ses voies de fait contre le droit, sont des coups d'État populaires, et doivent être réprimés. L'homme probe s'y dévoue, et, par amour même pour cette foule, il la combat. Mais comme il la sent excusable tout en lui tenant tête! comme il la vénère tout en lui résistant! C'est là un de ces moments rares où, en faisant ce qu'on doit faire, on sent quelque chose qui déconcerte et qui déconseillerait presque d'aller plus loin; on persiste, il le faut; mais la conscience satisfaite est triste, et l'accomplissement du devoir se complique d'un serrement de coeur.
Juin 1848 fut, hâtons-nous de le dire, un fait à part, et presque impossible à classer dans la philosophie de l'histoire. Tous les mots que nous venons de prononcer doivent être écartés quand il s'agit de cette émeute extraordinaire où l'on sentit la sainte anxiété du travail réclamant ses droits. Il fallut la combattre, et c'était le devoir, car elle attaquait la République. Mais, au fond, que fut juin 1848? Une révolte du peuple contre lui-même.
Là où le sujet n'est point perdu de vue, il n'y a point de digression; qu'il nous soit donc permis d'arrêter un moment l'attention du lecteur sur les deux barricades absolument uniques dont nous venons de parler et qui ont caractérisé cette insurrection.
L'une encombrait l'entrée du faubourg Saint-Antoine; l'autre défendait l'approche du faubourg du Temple; ceux devant qui se sont dressés, sous l'éclatant ciel bleu de juin, ces deux effrayants chefs-d'oeuvre de la guerre civile, ne les oublieront jamais.
La barricade Saint-Antoine était monstrueuse; elle était haute de trois étages et large de sept cents pieds. Elle barrait d'un angle à l'autre la vaste embouchure du faubourg, c'est-à-dire trois rues; ravinée, déchiquetée, dentelée, hachée, crénelée d'une immense déchirure, contre-butée de monceaux qui étaient eux-mêmes des bastions, poussant des caps çà et là, puissamment adossée aux deux grands promontoires de maisons du faubourg, elle surgissait comme une levée cyclopéenne au fond de la redoutable place qui a vu le 14 juillet. Dix-neuf barricades s'étageaient dans la profondeur des rues derrière cette barricade mère. Rien qu'à la voir, on sentait dans le faubourg l'immense souffrance agonisante arrivée à cette minute extrême où une détresse veut devenir une catastrophe. De quoi était faite cette barricade? De l'écroulement de trois maisons à six étages, démolies exprès, disaient les uns. Du prodige de toutes les colères, disaient les autres. Elle avait l'aspect lamentable de toutes les constructions de la haine: la ruine. On pouvait dire: qui a bâti cela? On pouvait dire aussi: qui a détruit cela? C'était l'improvisation du bouillonnement. Tiens! cette porte! cette grille! cet auvent! ce chambranle! ce réchaud brisé! cette marmite fêlée! Donnez tout! jetez tout! poussez, roulez, piochez, démantelez, bouleversez, écroulez tout! C'était la collaboration du pavé, du moellon, de la poutre, de la barre de fer, du chiffon, du carreau défoncé, de la chaise dépaillée, du trognon de chou, de la loque, de la guenille, et de la malédiction. C'était grand et c'était petit. C'était l'abîme parodié sur place par le tohu-bohu. La masse près de l'atome; le pan de mur arraché et l'écuelle cassée; une fraternisation menaçante de tous les débris; Sisyphe avait jeté là son rocher et Job son tesson. En somme, terrible. C'était l'acropole des va-nu-pieds. Des charrettes renversées accidentaient le talus; un immense haquet y était étalé en travers, l'essieu vers le ciel, et semblait une balafre sur cette façade tumultueuse, un omnibus, hissé gaîment à force de bras tout au sommet de l'entassement, comme si les architectes de cette sauvagerie eussent voulu ajouter la gaminerie à l'épouvante, offrait son timon dételé à on ne sait quels chevaux de l'air. Cet amas gigantesque, alluvion de l'émeute, figurait à l'esprit un Ossa sur Pélion de toutes les révolutions; 93 sur 89, le 9 thermidor sur le 10 août, le 18 brumaire sur le 21 janvier, vendémiaire sur prairial, 1848 sur 1830. La place en valait la peine, et cette barricade était digne d'apparaître à l'endroit même où la Bastille avait disparu. Si l'océan faisait des digues, c'est ainsi qu'il les bâtirait. La furie du flot était empreinte sur cet encombrement difforme. Quel flot? la foule. On croyait voir du vacarme pétrifié. On croyait entendre bourdonner, au-dessus de cette barricade, comme si elles eussent été là sur leur ruche, les énormes abeilles ténébreuses du progrès violent. Était-ce une broussaille? était-ce une bacchanale? était-ce une forteresse? Le vertige semblait avoir construit cela à coups d'aile. Il y avait du cloaque dans cette redoute et quelque chose d'olympien dans ce fouillis. On y voyait, dans un pêle-mêle plein de désespoir, des chevrons de toits, des morceaux de mansardes avec leur papier peint, des châssis de fenêtres avec toutes leurs vitres plantés dans les décombres, attendant le canon, des cheminées descellées, des armoires, des tables, des bancs, un sens dessus dessous hurlant, et ces mille choses indigentes, rebuts même du mendiant, qui contiennent à la fois de la fureur et du néant. On eût dit que c'était le haillon d'un peuple, haillon de bois, de fer, de bronze, de pierre, et que le faubourg Saint-Antoine l'avait poussé là à sa porte d'un colossal coup de balai, faisant de sa misère sa barricade. Des blocs pareils à des billots, des chaînes disloquées, des charpentes à tasseaux ayant forme de potences, des roues horizontales sortant des décombres, amalgamaient à cet édifice de l'anarchie la sombre figure des vieux supplices soufferts par le peuple. La barricade Saint-Antoine faisait arme de tout; tout ce que la guerre civile peut jeter à la tête de la société sortait de là; ce n'était pas du combat, c'était du paroxysme; les carabines qui défendaient cette redoute, parmi lesquelles il y avait quelques espingoles, envoyaient des miettes de faïence, des osselets, des boutons d'habit, jusqu'à des roulettes de tables de nuit, projectiles dangereux à cause du cuivre. Cette barricade était forcenée; elle jetait dans les nuées une clameur inexprimable; à de certains moments, provoquant l'armée, elle se couvrait de foule et de tempête, une cohue de têtes flamboyantes la couronnait; un fourmillement l'emplissait; elle avait une crête épineuse de fusils, de sabres, de bâtons, de haches, de piques et de bayonnettes; un vaste drapeau rouge y claquait dans le vent; on y entendait les cris du commandement, les chansons d'attaque, des roulements de tambours, des sanglots de femmes, et l'éclat de rire ténébreux des meurt-de-faim. Elle était démesurée et vivante; et, comme du dos d'une bête électrique, il en sortait un pétillement de foudres. L'esprit de révolution couvrait de son nuage ce sommet où grondait cette voix du peuple qui ressemble à la voix de Dieu; une majesté étrange se dégageait de cette titanique hottée de gravats. C'était un tas d'ordures et c'était le Sinaï.
