Ma mère, modèle de courage et de dévouement, resta veuve avec six enfants, deux filles et quatre garçons; elle continua à habiter la campagne, et nous donna elle-même les premiers éléments d'instruction.
La vie libre des champs, les exercices violents auxquels nous nous livrions, mes frères aînés et moi, contribuèrent à m'endurcir le corps, et à me rendre capable de résister à toute espèce de fatigues et de privations.
Cette vie de campagne, de liberté, et je puis dire de bonheur, pendant mes jeunes années, passa bien vite; et bientôt arriva l'époque où les besoins de mon éducation m'obligèrent à aller tous les jours étudier dans un collége de Nantes: c'étaient quatre lieues que j'avais à faire journellement.
Mais ces quatre lieues je les faisais gaiement, et le soir, quand je rentrais à la maison, j'y retrouvais les caresses de notre bonne mère et les petits soins de deux soeurs, que j'aimais tendrement.
On me destina à la médecine.
J'étudiai quelques années à l'Hôtel-Dieu de Nantes, et je fus reçu chirurgien de marine à un âge où un jeune homme est encore ordinairement renfermé entre les quatre murs d'un collége pour y terminer ses études.
Il serait difficile de se faire une idée de ma joie lorsque je me vis possesseur de mon diplôme de chirurgien.
Dès lors je me considérai comme un être important qui allait tenir sa place parmi des hommes raisonnables et laborieux; et ce qui peut-être me rendait encore plus joyeux, c'est que je pourrais alors pourvoir à mon existence et venir en aide à ma mère et à mes soeurs.
J'étais aussi travaillé par la maladie de la locomotion et le désir de voir des contrées lointaines et un nouveau monde.
Vingt-quatre heures après ma nomination de chirurgien, j'allai offrir mes services à un armateur qui expédiait un navire aux Grandes-Indes. Nous tombâmes bientôt d'accord sur les conditions. Pour quarante francs par mois, je m'engageai à faire le voyage.
La Victorine, joli trois-mâts, était prête à mettre à la voile pour les îles Maurice et Bourbon.
J'eus bientôt fait mes préparatifs de voyage; mais il n'en fut pas de même de mes adieux.
Ce premier départ de la terre natale, cette première séparation d'une mère chérie, de frères et de soeurs que j'aimais avec toute la force de mon jeune coeur, me firent éprouver toutes les angoisses et l'agitation que ressent celui qui sort de l'atmosphère d'affection et de tendresse où se sont écoulées ses premières années.
Les dangers d'une longue navigation et toutes les privations que j'allais supporter ne me préoccupaient pas.
J'étais entièrement absorbé par la pensée de mes parents: une année s'écoulerait sans les voir, et peut-être sans avoir de leurs nouvelles! Une année, pour moi qui à peine entrais dans la vie, me paraissait un siècle. Que de malheurs et que d'accidents pouvaient arriver dans ma nombreuse famille pendant ce long laps de temps! La crainte de ne pas les retrouver tous à mon retour bouleversait mon être; et j'avoue qu'il me fallut plus que du courage pour comprimer ma douleur, dévorer mes larmes, et, le coeur tout gonflé d'angoisses, de craintes et d'espérances, m'arracher des bras de ma mère et de mes soeurs.
Le lendemain de mes tristes adieux, la Victorine m'emportait vers un autre hémisphère.
J'avais cependant un grand motif de consolation: mon jeune frère Prudent était embarqué avec moi. Il était déjà fait à la mer. Dès sa tendre enfance il avait navigué sur nos vaisseaux de guerre.
Appuyé sur les bords du navire, les yeux fixés sur cette terre qui renfermait toutes mes affections, je conservai la même attitude jusqu'au moment où, comme un gros nuage poussé par la bourrasque, elle disparut à l'horizon.
La mer était houleuse; de grosses lames ballottaient la Victorine comme un simple esquif.
Ce mouvement que j'éprouvais pour la première fois me produisit bien vite les symptômes avant-coureurs du mal de mer. Je commençais déjà à éprouver de véritables souffrances, lorsque le lieutenant du navire, homme d'un caractère facétieux, m'adressa la parole:
«Docteur, me dit-il, vous commencez à pâlir; dans quelques minutes vous donnerez à manger aux poissons. Mais que faites-vous donc de votre science et de votre pharmacie? C'est pourtant le moment d'en user. Vous autres, savants docteurs, vous ne comprenez rien au mal de mer. Ce n'est pas comme nous, vieux marins, qui avons l'expérience. Si je voulais, pourvu que vous eussiez un peu de courage, sans aucun médicament, dans deux ou trois heures, je pourrais vous guérir.»
Je ne me doutais pas du plaisir que prennent les vieux marins à faire de mauvaises plaisanteries à ceux qui, pour la première fois, mettent le pied sur un navire. Je lui répondis naïvement:
«Lieutenant, si vous avez un pareil moyen, si vous possédez un tel secret, donnez-le-moi bien vite: je vous promets que le courage ne me manquera pas pour le mettre à exécution.»
«Il s'agit, dit-il, de bien peu de chose; seulement d'une petite promenade aérienne. Prenez les enfléchures du grand mât sous le vent, et montez jusqu'aux barres de perroquet; restez-y pendant deux ou trois heures, si vous n'avez pas peur; et lorsque vous descendrez vous serez entièrement aguerri, et complétement délivré du mal de mer.»
Je ne comprenais pas pourquoi il fallait monter plutôt sous le vent; mais le malicieux lieutenant savait bien, lui, que j'aurais eu beaucoup plus de difficultés que si j'étais monté au vent. Je le remerciai cependant d'avoir bien voulu me donner son secret, et je commençai mon ascension.
Je n'étais pas encore rendu à la grande hune, que deux matelots, beaucoup plus lestes que moi, me saisirent chacun par un bras, et m'amarrèrent dans les enfléchures. Je leur demandai si leur intention était de m'empêcher de me guérir du mal de mer.
«Non sûrement, me dirent-ils; mais toute personne qui monte pour la première fois au mât doit payer son tribut; et si vous nous promettez de nous donner un pourboire, nous vous laisserons librement continuer votre promenade.»
J'avais trop grande hâte de me guérir pour les refuser; et, après leur avoir donné ma parole que leur pourboire ne serait pas moindre d'une pièce de cinq francs, ils me laissèrent en liberté.
Malgré tout le danger que court celui qui se livre pour la première fois, par un gros temps, à un pareil exercice, j'arrivai aux barres de perroquet, et je m'y cramponnai le mieux qu'il me fut possible.
Si les premiers balancements de la Victorine avaient produit sur moi ce malaise précurseur du mal de mer, ceux, dix fois plus forts, que j'éprouvais en haut du mât m'eurent bientôt rendu tout à fait malade, et à tel point, que je ne conçois pas que j'eusse le courage de passer trois mortelles heures dans des angoisses et une agonie continuelles.
Mais j'étais de si bonne foi, j'avais tellement peur que par lâcheté l'expérience que je faisais ne manquât son effet, que ce ne fut qu'après trois heures que, le corps brisé, l'estomac complétement vide, et le coeur toujours sur les lèvres, je descendis.
Je n'en pouvais plus, et j'allai me coucher. La position horizontale, le mouvement du navire, qui n'était plus à comparer à celui que je venais d'éprouver, me remirent un peu; je m'endormis, et ne me réveillai que le lendemain, tourmenté par un dévorant appétit. Un copieux déjeuner me restaura complétement.
Depuis lors, dans tous mes voyages, jamais je n'ai ressenti le mal de mer. Dois-je ce bienfait à mes trois heures passées sur les barres de perroquet? Cela peut être; en tous cas, je ne voudrais conseiller à personne d'en faire l'expérience.
La première terre que nous découvrîmes fut, sur la côte d'Afrique, les îles Canaries. Nous vîmes au-dessus des nuages le pic de Ténériffe, et passâmes si près de l'île de Feu, que pendant quelque temps nous nous trouvâmes dans une atmosphère aussi parfumée qu'elle pourrait l'être au milieu d'un bois d'orangers en fleurs.
Tout l'équipage était en parfaite santé. Nous jouissions d'un temps et d'un climat superbes: chacun de nous s'était créé des occupations, et, malgré la monotonie qui règne toujours à bord d'un navire en pleine mer, les journées s'écoulaient rapidement.
Une seule chose me tourmentait, c'était mon frère. Son modeste grade de pilotin l'obligeait d'exécuter des travaux pénibles et souvent dangereux. J'aurais voulu les partager avec lui, si le capitaine me l'eût permis; mais à bord d'un navire la discipline exige que chacun garde son rang et sa position.
Mon frère, d'un caractère gai, courageux, et d'une capacité au-dessus de son âge, avait un si grand désir de devenir un bon marin, que rien ne lui coûtait pour atteindre ce but.
Nous arrivâmes au passage de l'équateur. La cérémonie du baptême, qui a été décrite trop souvent pour en ennuyer mes lecteurs, se célébra à bord de la Victorine avec toute la pompe possible. Le bonhomme la Ligne, en grand costume, nous fit sa visite. Chaque néophyte reçut le baptême, et prononça le serment exigé par les marins liés par la foi conjugale.
Nous passâmes, trop rapidement pour que je m'y arrête, l'île de l'Ascension et le cap de Bonne-Espérance, si connus.
La Victorine, après un voyage heureux, mouilla dans le Port-Louis.