«_Hijos_ (enfants), l'empoisonneur est en sûreté dans la prison, et il sera puni selon la gravité de son crime. Nous allons bien voir s'il est coupable: voici un flacon trouvé sur lui, contenant un liquide qui me paraît bien suspect; mais il faut nous assurer si c'est bien du poison. Ainsi, que deux d'entre vous m'amènent un chien, et nous verrons quel effet produira sur lui cette liqueur.»
Les Indiens ne se firent pas prier, ils lui présentèrent un petit chien; l'un lui ouvrit la gueule, tandis que l'autre lui versa dans le gosier le contenu du flacon. Quelques minutes suffirent pour que cette grande quantité de narcotique produisit son effet; le chien fit quelques pas en chancelant, et tomba dans un affaissement qui annonçait sa mort.
Le corrégidor et les Indiens n'eurent alors plus de doute; l'expérience qu'ils venaient de faire était une preuve évidente du crime d'empoisonnement.
Le premier fit instruire le procès de son prisonnier, tandis que la foule des Indiens se dirigea vers la maison où se trouvait Godefroy le naturaliste, avec ses amis.
Réunis sous les croisées, ils n'osèrent d'abord pas les attaquer; ils se contentèrent de jeter des pierres dans les fenêtres, et de crier: Mort aux empoisonneurs!
Le gouverneur, instruit de ce qui se passait, envoya un sergent et dix soldats pour protéger la demeure des étrangers. Ceux-ci, effrayés par les menaces et les clameurs des Indiens, s'étaient réunis dans leur salon, avaient chargé quelques paires de pistolets, et s'apprêtaient à faire feu sur celui qui aurait osé franchir le seuil de la porte.
Le sergent et sa petite troupe montèrent l'escalier et se présentèrent à la porte. Godefroy et ses amis, croyant qu'ils venaient les attaquer, firent feu sur eux: aussitôt les soldats, sans attendre aucun ordre de leur chef, déchargèrent leurs armes sur les malheureux Français, qui tous tombèrent percés de balles.
Le sergent, effrayé de la méprise que sa troupe venait de commettre, se retira.
Les Indiens alors les remplacèrent, poignardèrent les blessés, pillèrent, brisèrent les meubles, et ne se retirèrent qu'après avoir accompli leur oeuvre de meurtre et de dévastation.
L'un d'eux, le poignard tout sanglant dans la main, et au milieu de la foule qui encombrait la rue, élève la voix et dit:
«Mes frères, vous le voyez tous, le gouverneur envoie fusiller les empoisonneurs qui veulent nous faire tous périr; n'attendons pas que les Castillans nous vengent, vengeons-nous nous-mêmes!»
Des cris de joie accueillirent les paroles du fanatique et superstitieux Indien. La foule se divisa par groupes, qui prirent diverses directions pour se rendre dans les quartiers où demeuraient les étrangers.
Le capitaine Dibard, celui qui commandait mon navire, son subrécargue Pasquier; Grosbon, fils du général du même nom, et un matelot, demeuraient dans le faubourg San-Gabriel.
Ils furent prévenus que les Indiens venaient pour les attaquer; ils fermèrent leurs portes. Mais quelle résistance pouvaient opposer de faibles portes à une troupe d'assassins déjà ivres de sang et du désir du pillage? Aussi leur maison fut-elle bientôt envahie. La mort leur paraissant inévitable, ils se décidèrent à fuir, chacun du côté où il espérait trouver une issue.
Le capitaine se dirigea vers la cuisine; mais à peine s'y était-il réfugié, que les agresseurs, le sabre et le poignard à la main, se précipitèrent sur lui et le percèrent de mille coups, lui arrachèrent les membres, et les jetèrent tout palpitants par les croisées.
Pendant que le meurtre du malheureux Dibard s'accomplissait, Pasquier, Grosbon et le matelot, plus heureux que leur capitaine, avaient traversé une petite cour, escaladé un mur, et avaient été reçus dans un jardin par madame Escarella, femme d'un courage héroïque.
Pour les sauver, elle les fit monter dans un donjon; mais à peine venait-elle d'en fermer la porte, que les assassins, couverts du sang de l'infortuné Dibard, se présentèrent devant elle et lui demandèrent la proie qui venait de leur échapper.
«Les Français, répondit madame Escarella, sont sous ma sauvegarde, et je ne vous les livrerai pas. Si vous voulez briser cette porte, vous commencerez par m'assassiner moi-même. Vous êtes des lâches; retirez-vous, ou le gouverneur que j'ai envoyé prévenir ne tardera pas à vous faire châtier comme vous le méritez.»
L'énergie et la résolution de cette courageuse femme imposèrent assez aux assassins pour les obliger à se retirer, et ils allèrent chercher dans un autre quartier des victimes moins bien défendues.
A peu de distance du lieu où venait de se commettre le meurtre du capitaine Dibard, habitait M. Lestoup, capitaine du navire de Bordeaux l'Alexandre. Il avait avec lui six personnes de son bord.
Tous étaient à table lorsque les Indiens envahirent leur maison à l'improviste, se précipitèrent sur eux et les égorgèrent, sans qu'un seul échappât.
Au même instant, trois Anglais, dans une maison contiguë, subissaient le même sort que les malheureux Français.
M. Darbel, gérant d'une habitation sur les bords du Pasig, pour se soustraire à la fureur de ses ouvriers, s'était jeté dans une pirogue qu'il dirigeait vers Manille, où il espérait se mettre sous la protection des Espagnols.
Poursuivi, près d'être atteint dans sa frêle embarcation, il sauta à terre; mais bientôt il se voit entouré par les Indiens, et, considérant sa perte comme inévitable, il se résignait à mourir. Adossé à un mur, il avait déjà reçu trois coups de sabre, lorsqu'un métis, témoin de la cruauté de ses compatriotes, s'élança hors de sa maison, écarta la foule, s'empara de Darbel déjà presque évanoui, l'entraîna, et l'emporta, pour ainsi dire, jusqu'à sa demeure.
Cet acte de courage et de dévouement sauva la vie à Darbel et fut cause de la mort du généreux métis. L'émotion qu'il avait ressentie et l'effort qu'il avait fait lui produisirent de violentes palpitations de coeur, qui se terminèrent par la rupture d'un anévrisme.
Il serait trop long de compter ici tous les massacres, tous les crimes commis dans les faubourgs de Manille et ses environs, sur des personnes isolées et surprises sans défense. Je terminerai ce déplorable tableau par le récit d'un dernier drame auquel un de nos compatriotes, qui habite Paris, échappa comme par miracle.
M. Gautherin, commandant un navire de Bordeaux, et un ancien capitaine de hussards, son passager, qui voyageait pour son plaisir, étaient dans un hôtel tenu par un Allemand nommé Antelmann.
La foule des Indiens armés et leurs clameurs les avertirent du danger qu'ils couraient; ils voulurent fuir, mais toute retraite étant impossible, ils se réfugièrent dans une chambre à coucher, et fermèrent la porte.
L'officier se mit à la croisée, s'en retira aussitôt, et dit à Gautherin:
«Nous sommes perdus, rien au monde ne peut nous sauver. Mon Dieu, que faire?»
«Cachez-vous sous le lit, dit Gautherin.»
«Me cacher sous le lit, à quoi cela m'avancerait-il?»
«A prolonger de quelques minutes votre existence, et peut-être à gagner du temps jusqu'à ce qu'on vienne à notre secours. Je voudrais bien avoir la même facilité que vous pour me cacher; mais vous voyez mon embonpoint.»
Pendant ce court dialogue, les Indiens étaient arrivés à la porte et y frappaient à grands coups. Il n'y avait plus un moment à perdre; les deux amis s'embrassèrent, se firent leurs derniers adieux. L'officier se cacha sous le lit. Gautherin, resté seul, se blottit derrière un coffre, et se recouvrit la partie supérieure du corps avec une natte.
A peine était-il dans sa cachette que la porte fut enfoncée, et une foule d'Indiens se précipita dans la chambre.
Dès leur entrée, ils aperçurent le malheureux officier de hussards: ils le tirèrent par les pieds, divisèrent son corps par morceaux, déchirèrent ses membres et les jetèrent par les croisées à leurs amis, qui n'avaient pu, comme eux, souiller leurs mains du sang de notre compatriote.
Gautherin, de sa cachette, avait assisté malgré lui à cette horrible scène, et le sang de son ami avait inondé la natte qui le recouvrait.
Quelle émotion et quelle angoisse ne devait-il pas éprouver? et quel courage ne lui fallut-il pas pour conserver son immobilité? Le moindre mouvement, un souffle, pouvait le faire découvrir! Heureusement la Providence veillait sur lui, et son sang-froid devait lui sauver la vie.
Les Indiens, qui ne voyaient plus de victimes à sacrifier, tournèrent leur rage contre les meubles, et se mirent à les briser. Pendant cette oeuvre de destruction, l'un d'eux tira la natte qui dérobait Gautherin à leur vue. Celui-ci, dès qu'il se vit découvert, se leva subitement.
Cette apparition inattendue d'un homme de la force et de la stature de Gautherin produisit sur les assassins un instant de surprise et d'hésitation. Gautherin en profita pour leur dire:
«Je suis chrétien comme vous, ne me tuez pas!»
Mais à peine avait-il prononcé ces mots, que deux coups de sabre lui faisaient deux profondes blessures à la tête; ces deux coups de sabre produisirent sur lui une réaction, un mouvement de rage contre les assaillants.
Soutenu par le désir de conserver son existence ou de périr en se défendant, il passa sa main sur ses yeux inondés du sang qui coulait de ses blessures, et se précipita au milieu de ses ennemis, les culbutant, les renversant à coups de poing et à coups de coude. Il parvint à retrouver l'escalier, renversa tout ce qui s'opposait à son passage. Ce ne fut pas néanmoins sans un rude coup de lance dans le côté; mais cette nouvelle blessure, plus dangereuse que les deux autres, ne l'arrêta pas.