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Les Mémoires d'un Parapluie
_Les Mémoires d'un Parapluie_
PAR
La Comtesse de HOUDETOT
ALBUM CONTENANT
32 dessins en couleurs et 16 en noir
de H. GERBAULT
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE et Cie 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1894
Droits de traduction et de reproduction réservés.
LES
MÉMOIRES D'UN PARAPLUIE
I
MON ENFANCE ET MES DÉBUTS DANS LE MONDE
Je suis d'une naissance obscure; j'entends par là que je naquis dans l'arrière-boutique fort sombre d'un marchand de parapluies. Ne me demandez pas, jeunes lecteurs, des détails sur ma première enfance; d'ailleurs seriez-vous capables d'en donner sur la vôtre?
Mes souvenirs les plus anciens remontent à une grande armoire vitrée où je dormais dans ma gaine de cuir comme un enfant dans son maillot.
Je n'y étais pas seul: d'autres parapluies de divers genres et de dimensions variées m'entouraient, soigneusement alignés; d'autres, traités avec moins d'égards, formaient un faisceau compact dans un coin rentrant du placard, où le public ne pouvait les voir. Ils étaient vieux, et il n'y a rien de plus triste qu'un parapluie hors d'usage, avec ses baleines qui pointent comme les os d'une carcasse décharnée, sa soie fripée telle qu'un visage couvert de rides, sa canne usée, son manche dédoré ou écorné; tout cet ensemble a quelque chose de lamentable qui serre le cœur.
A défaut de beauté, ces vieux parapluies qui attendaient la réparation dans ce coin noir, avaient beaucoup d'expérience; ayant lutté avec persévérance contre le vent et la pluie, ils en savaient long sur la vie, et leur conversation était des plus instructives; ce furent les premiers éducateurs de ma jeunesse, et je leur dois de précieuses connaissances sur le monde où j'allais bientôt faire mon entrée.
Il y avait aussi dans la même armoire, mais occupant le coin opposé aux vieux parapluies, une petite ombrelle bleue, d'un caractère fort aimable, avec laquelle j'étais lié d'amitié. Ah! ces affections d'enfance, rien ne les remplace!
Les autres ombrelles habitaient des vitrines éloignées et je n'avais aucun rapport avec elles; je les voyais passer de loin, coquettes, un peu prétentieuses même, lorsqu'elles entraient ou sortaient du magasin, c'était tout.
Il me reste maintenant à expliquer comment ma chère petite ombrelle bleue, au lieu de prendre rang parmi ses compagnes, se trouvait égarée parmi nous les parapluies. C'est bien simple: elle n'était jamais mise à sa place, parce qu'elle appartenait à une jeune personne, fille unique de la maîtresse du magasin et extraordinairement gâtée; Mlle Antoinette Rossignol préférait laisser là son ombrelle, pour n'avoir pas besoin d'aller la chercher dans sa chambre, située au-dessus du magasin, quand elle devait faire une petite course pour le compte de sa maman. On le voit, elle savait économiser ses pas; il est vrai que c'était à peu près la seule chose qu'elle économisât, car elle était fort dépensière et ne trouvait rien d'assez beau pour sa toilette. Lorsque Mme Rossignol lui objectait le prix d'achat d'un objet, elle répliquait:
«Bah! tu te rattraperas sur les clients; force un peu les chiffres de vente, au lieu de me contrarier.
--C'est que les clients se défendent, soupirait cette dame, et si je leur vends les choses plus cher qu'elles ne valent, ils sauront bien aller ailleurs.
--Ils n'ont pas tant d'esprit que cela, répliquait la demoiselle; et puis il y a les messieurs qui n'entendent rien à rien.»
Je crois que Mme Rossignol ne suivait que trop les mauvais conseils de sa fille, aussi son magasin n'était-il guère achalandé et je restai longtemps dans mon armoire vitrée sans qu'on eût besoin de moi.
Malgré les récits peu encourageants des vieux parapluies, j'avais hâte d'en sortir et de me déployer au grand air, tant le mouvement et la liberté ont d'attraits pour la jeunesse. En vain, ma chère ombrelle bleue, plus sage ou plus timide, essayait de calmer mon ardeur:
«Qu'as-tu besoin de quitter ce paisible asile, me disait-elle plaintivement, pour affronter les bourrasques et les orages dont tant de parapluies sont victimes!
--Que veux-tu, chère amie, c'est la destinée des parapluies de braver les averses, et mieux vaut encore remplir sa tâche au milieu des épreuves que de végéter inutile!»
Elle soupira et je vis que je ne pourrais jamais la convaincre, tant nos vocations étaient différentes.
Mais, malgré la divergence de nos opinions, nous n'en étions pas moins bons amis. Malheureusement, l'ombrelle bleue ayant failli être vendue par mégarde à une dame, Mlle Antoinette, qui y tenait beaucoup, se décida à la serrer dans un endroit où elle serait à l'abri de pareilles méprises.
La séparation fut déchirante; j'éprouvai alors le premier chagrin de ma vie.
Un jour, comme Mme Rossignol était occupée dans son arrière-boutique, je vis entrer dans le magasin une dame et une petite fille d'une douzaine d'années, et, tandis que la sonnette retentissante de la porte prévenait la marchande, les deux étrangères échangeaient le dialogue suivant:
«Maman, disait l'enfant, je t'assure que j'aimerais beaucoup mieux une poupée.
--Y penses-tu, ma petite Marthe! mettre à une chose aussi inutile les vingt francs que te donne ta marraine pour tes étrennes?
--Mais, Maman, ce n'est pas inutile du tout, puisque ça m'amuse!
--Il n'est pas nécessaire d'avoir des joujoux, et surtout des joujoux de ce prix-là, tandis que tu aurais besoin de tant de choses que je ne puis te donner; ah! je regrette bien que ta marraine veuille te remettre elle-même ses étrennes, et que ce soit un objet qu'il faille montrer, sans cela je t'aurais acheté six chemises!
--Ça ne m'aurait pas fait beaucoup de plaisir; j'aime encore mieux un parapluie.
--Tu vois donc que j'avais raison de te le conseiller! Du reste, les parents ont toujours raison et les petites filles se trompent souvent.
--Je ne dis pas, Maman, mais, c'est égal, j'aurais bien préféré une poupée!»
Cette protestation suprême, faiblement articulée, fut couverte par la voix de Mme Rossignol qui demandait «ce que désirait Madame».
«Un bon parapluie pour ma fille; c'est un cadeau de Jour de l'An qu'on lui fait, mais elle doit le choisir elle-même.
--Alors, c'est un parapluie d'enfant?
--Pardon, interrompit la cliente, je veux un parapluie sérieux, un parapluie de grande personne, qui puisse aussi bien me servir à l'occasion.
--Un parapluie de famille?» modula assez dédaigneusement la marchande.
Mais l'étrangère, tout à l'intérêt de son acquisition, ne saisit pas l'impertinence, qui cependant fit rire toutes les ombrelles et chuchoter les cannes entre elles dans leur râtelier. Elle poursuivit imperturbablement:
«Je veux quelque chose de solide.
--Alors voilà votre affaire!»
Et Mme Rossignol saisit, tout à côté de moi, un gros parapluie fort lourdement monté, démodé quoique neuf, et qui était le doyen de notre vitrine.
«Ah! qu'il est laid! s'écria naïvement l'enfant.
--Cette soie marron ne me plaît pas, ajouta la mère; et puis ce manche n'est pas nouveau, c'est un parapluie que vous devez avoir depuis longtemps en magasin?
--Dame! murmura la marchande assez confuse, ce n'est pas la dernière nouveauté, mais aussi je vous aurais fait un rabais.»
Voyant que sa cliente savait parfaitement acheter, elle n'essaya pas davantage d'égarer son choix. Aussi, marchant tout droit vers moi:
«Voici ce que j'ai de mieux en fait de parapluie, dit-elle. Voyez plutôt: le manche est charmant, la monture bien finie et la soie croisée parfaitement souple; or, vous ne l'ignorez pas, Madame, ces soies souples ne se coupent pas, comme les autres.»
Tout ce qui précède était fort exact et la dame ne put qu'acquiescer, tout en m'examinant avec le plus grand soin. Mon émotion était extrême, bien qu'il n'en parût rien, car les parapluies n'ont aucun moyen d'exprimer leurs sentiments. Comme l'examen se prolongeait, Mme Rossignol dit encore:
«Si ce vert foncé, vert myrte, comme nous l'appelons, ne vous plaisait pas, nous avons encore la couleur carmélite, qui est très bien portée, quoique moins nouvelle.»
Mais la petite demoiselle déclara qu'elle aimait mieux le vert et qu'elle me trouvait très joli. Le compliment me fit plaisir; c'était le premier que je recevais.
Restait à débattre la grosse question du prix.
«Vingt-quatre francs», dit Mme Rossignol.
La cliente se récria: C'était un cadeau de vingt francs qu'on faisait à sa fille, et elle entendait n'y rien ajouter de sa poche; d'ailleurs le parapluie ne valait pas davantage; on les vendait même à bien meilleur marché dans les grands magasins de Paris (j'habitais alors Bordeaux), et il n'était pas difficile de faire venir quelque chose du Louvre ou du Bon Marché.
En entendant ces noms exécrés de tous les petits marchands, Mme Rossignol commença à faiblir: «Elle y perdrait, mais pour contenter une nouvelle cliente, elle consentait à rabattre deux francs; Madame serait raisonnable et ferait de son côté une petite concession.»
