JAMES-OLIVER CURWOOD
LES CŒURS LES PLUS FAROUCHES
TRADUIT DE L’ANGLAIS PAR LÉON BOCQUET
PARIS LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cie 21, RUE HAUTEFEUILLE, 21
MCMXXVI
DU MÊME AUTEUR
Les Chasseurs d’Or (traduit de l’anglais par MM. Paul Gruyer et Louis Postif). Les Nomades du Nord (traduit par Louis Postif). Kazan, chien-loup (traduit de l’anglais par MM. Paul Gruyer et Louis Postif). Le Piège d’Or (traduit de l’anglais par Paul Gruyer et Louis Postif). Bari, chien-loup (traduit par Léon Bocquet). Le Grizzly (mis en français par Midship).
EN PRÉPARATION:
Le bout du fleuve (mêmes traducteurs).
Tous droits de reproduction réservés pour tous pays, y compris la Suède et la Norvège.
Copyright 1920 by L’Édition française illustrée, Paris.
LES CŒURS LES PLUS FAROUCHES
CHAPITRE PREMIER
LA PLUS TERRIBLE CHOSE DU MONDE
A pointe Fullerton, à des milliers de milles en droite ligne au nord des régions civilisées, le sergent William Mac Veigh écrivait, un bout de crayon entre les doigts, les derniers mots de son rapport semestriel au commissaire de la police royale montée du Nord-Ouest, à Régina. Il concluait:
«J’ai l’honneur de vous faire savoir que j’ai fait tout le possible pour poursuivre Scottie Deane, le meurtrier. Je n’ai pas abandonné l’espoir de le trouver, mais je crois qu’il a quitté mon district et qu’il est maintenant probablement quelque part dans la zone de patrouille de Fort Churchill. Nous avons battu le pays sur trois cents milles au sud, le long du rivage de la Baie d’Hudson jusqu’à la Pointe des Esquimaux et, au nord, jusqu’au canal Wagner. En trois mois, nous avons effectué trois patrouilles à l’ouest de la Baie, parcourant seize cents milles, sans trouver notre homme ni trace de lui. Je vous conseille respectueusement une étroite surveillance de la part des patrouilles au sud des terres désertes.»
--Voilà! dit Mac Veigh tout haut, en redressant avec un grognement de soulagement son dos arqué. C’est fait.
Sur son lit de camp, dans un coin de la petite cabane fouettée par vent et pluie, qui représentait la Loi, tout à l’extrémité de la terre, là-haut, le soldat Pelletier souleva péniblement la tête de sa couche de douleur et dit:
--J’en suis joliment content, Mac; maintenant, peut-être que vous me donnerez un verre d’eau pour combattre cet enrouement maudit qui m’empêche à tout moment de parler, comme si la mort était déjà près de moi.
--Agité? questionna Mac Veigh, étirant de nouveau sa jeune et robuste charpente avec un soupir de satisfaction. Que serait-ce si tu avais à écrire cela deux fois par an? Et il désigna du doigt son rapport.
--Ce n’est pas plus long que les lettres que vous écriviez à votre...
Pelletier s’arrêta net. Il y eut un moment de silence embarrassant. Puis le malade ajouta sans détour et une main tendue:
--Je vous demande pardon, Mac... C’est cette fièvre. J’ai oublié un moment que... que vous deux... aviez rompu.
--C’est bon! dit Mac Veigh, avec un tremblement dans la voix, tandis qu’il s’en allait chercher de l’eau.
--Vois-tu, ajouta-t-il en revenant avec un petit gobelet d’étain, le rapport c’est une autre affaire. Quand on écrit au Grand Mogol en personne, ça vous énerve. Et ça été une piètre année pour nous, Pelly. Nous avons raté Scottie et laissé filer les agresseurs du baleinier. Et... nom de Dieu! j’oubliais de mentionner les loups!
--Ajoutez un post-scriptum, insinua Pelletier.
--Un post-scriptum sur papier grand aigle! s’écria Mac Veigh, dévisageant d’un air incrédule son compagnon. Pas n’est besoin de te tâter encore le pouls, Pelly. La fièvre t’a repris; tu n’as plus la tête à toi.
Il parlait gaîment, s’efforçant d’amener un sourire sur le visage blême de l’autre. Pelletier se laissa retomber en soupirant.
--Non! il n’est pas nécessaire de me tâter le pouls, répéta-t-il. Ce n’est pas de la maladie, Mac... pas de la maladie ordinaire. C’est au cerveau... voilà où ça est... Pensez un peu... neuf mois qu’on est monté ici et jamais un regard d’un visage de blanc, sinon le vôtre! Neuf mois sans entendre le son d’une voix de femme! Neuf mois simplement de ce monde mort et gris, là, dehors, avec les lumières boréales qui sifflent vers nous toutes les nuits, comme des serpents, et les rocs noirs qui nous regardent comme ils ont regardé depuis des millions de siècles. Il peut y avoir de la magnificence là-dedans, mais c’est tout! Nous sommes des héros, très bien, mais nul ne le sait que nous et les six cent quarante-neuf autres hommes de la police montée. Mon Dieu! que donnerais-je pour voir un visage de jeune fille... pour toucher, rien qu’une seconde, sa main! Cela m’enlèverait cette fièvre, car c’est la fièvre de la solitude, Billy, une espèce de folie et qui fait éclater ma tête.
--Bah! bah! fit Mac Veigh, en prenant la main de son compagnon. Ressaisis-toi, Pelly! pense à ce qui vient. Encore quelques mois seulement de cette vie et nous changerons. Et alors, pense dans quel paradis tu vas entrer. Tu en jouiras plus que les autres camarades, car ils n’auront jamais eu ce ciel-ci. Et je vais te rapporter une lettre... de la petite fiancée...
Le visage de Pelletier rayonna.
--Dieu la bénisse! s’écria-t-il. Il y aura des lettres d’elle, une douzaine. Elle m’a attendu longtemps et c’est une vraie petite «Tommy» au fond du cœur. Vous avez mis ma lettre de côté?
--Oui.
Mac Veigh retourna à la petite table grossière et ajouta encore quelques lignes à son rapport au commissaire de la police royale, dans les termes suivants:
«Pelletier est malade: des troubles bizarres au cerveau. Parfois, j’ai eu peur de le voir devenir fou, et je conseille, s’il vit, de le transférer dans le Sud au plus tôt. Je pars pour Fort Churchill deux semaines avant la date habituelle, afin de rapporter des médicaments. Je désire aussi ajouter un mot à ce que j’ai dit des loups dans mon dernier rapport.
«Nous les avons vus fréquemment par bandes de cinquante à un millier. L’automne dernier, une bande a attaqué un vaste troupeau de caribous migrateurs qui passaient à quinze milles de la Baie et nous avons compté les débris de cent soixante de ces bêtes, tuées sur un espace de moins de trois milles. Mon opinion, c’est que les loups tuent au moins cinq mille caribous par an dans ce district.
«J’ai l’honneur d’être, Monsieur, votre obéissant serviteur
«William Mac Veigh,
«_Sergent, chef de détachement._»
Il plia le rapport, le plaça avec d’autres objets précieux dans la pochette de caoutchouc imperméable qu’il portait toujours dans son paquetage et retourna auprès de Pelletier.
--Je n’aime pas te laisser seul, Pelly, dit-il. Mais je vais aller très vite... quatre cent cinquante milles à travers les glaces et je ferai le trajet en dix jours ou je crèverai. Puis dix jours pour revenir, peut-être deux semaines, et tu auras les médicaments et les lettres. Hurrah!
--Hurrah! s’écria Pelletier.
Mac Veigh se retourna vers la muraille. Quelque chose montait à sa gorge et l’étouffait, tandis qu’il étreignait la main de Pelletier.
--Mon Dieu! Billy, est-ce le soleil? s’écria tout à coup ce dernier.
Mac Veigh se retourna du côté de l’unique fenêtre de la cabane. Le malade sauta en bas de son lit de camp. Ensemble ils se tinrent un moment debout à la fenêtre, regardant là-bas, au sud-est, où un faible cercle d’or rougeâtre perçait le ciel de plomb.
--C’est le soleil! dit Mac Veigh comme on prononce une prière.
--La première fois en quatre mois! soupira Pelletier.
Comme des affamés, tous deux regardaient par la fenêtre. La lueur d’or languit quelques instants et puis s’évanouit. Pelletier regagna son lit de camp.
Une demi-heure plus tard, quatre chiens, un traîneau et un homme s’avançaient rapidement à travers la mélancolie de silence et de mort du jour arctique. Le sergent Mac Veigh faisait route pour Fort Churchill, à plus de quatre cents milles en deçà.
C’est le plus solitaire voyage du monde, ce trajet depuis la petite cabane isolée battue de vent à Pointe Fullerton jusqu’au Fort Churchill. Cette hutte n’avait qu’une rivale dans tous le pays septentrional, l’autre hutte à l’île Herschel, à l’embouchure de la Firth, où vingt et une croix de bois marquent vingt et une tombes de blancs. Mais les baleiniers vont à Herschel. Sauf par accident ou en violation des lois, ils ne vont jamais dans le voisinage de Fullerton. C’est à Fullerton que les hommes meurent de la plus terrible chose au monde: l’isolement. Dans la petite cabane, des hommes étaient devenus fous.
Une obscure vérité oppressait Mac Veigh tandis qu’il guidait l’attelage à travers les glaces, vers le Sud. Il avait peur pour Pelletier. Il priait que Pelletier pût voir le soleil de temps en temps. Le deuxième jour, il s’arrêta à une cache de poisson qu’il avait faite, l’automne précédent, pour la nourriture des chiens. Il s’arrêta à une seconde cache le cinquième jour et passa la sixième nuit à un igloo d’Esquimaux à la pointe de l’Esquimau Aveugle. Sur la fin du neuvième jour, il parvint à Fort Churchill, avec une moyenne de cinquante milles par jour à son actif.
Les hommes arrivent de Fullerton plus près de mourir que de vivre, quand ils courent le risque du trajet en hiver; le visage de Mac Veigh était gercé des morsures du vent. Ses yeux étaient sanguinolents. Il avait une attaque de lumbago. Il dormit vingt-quatre heures dans un lit chaud sans broncher. Quand il s’éveilla, il s’emporta contre l’officier commandant le baraquement pour l’avoir laissé dormir si longtemps; il mangea trois repas en un seul et expédia ses affaires en hâte.
