--Vous allez vous asseoir là, pendant que je vais faire du feu, dit-il.
Il amassa des aiguilles de pin sèches par-dessus un précieux morceau d’écorce de bouleau et les alluma. A la vive lueur de ce feu, il trouva d’autres combustibles qu’il y ajouta jusqu’à ce que la flambée s’élevât aussi haut que sa tête. La jeune femme avait caché son visage et on eût dit qu’elle était tombée de sommeil dans la chaleur du brasier. Pendant une demi-heure, Mac Veigh ramassa du bois jusqu’à ce qu’il en eut un grand tas à sa portée.
Alors, il enleva avec un bâton une couche épaisse de charbons brûlants et bientôt l’odeur du café et du bacon frit fit se redresser sa compagne. Elle leva la tête et rejeta la couverture dont il avait recouvert ses épaules. Il faisait chaud là où elle était assise et elle rabattit son capuchon, tandis que Mac Veigh lui souriait en camarade par-dessus le feu. Sa chevelure d’un brun roux retombait autour de ses épaules, ondulante et brillante dans la gloire du foyer et, durant quelques minutes, elle demeura avec ses cheveux épars autour d’elle, les yeux fixés sur Mac Veigh. Puis elle les rassembla entre ses doigts et Billy l’observait pendant qu’elle les divisait en deux bandeaux lustrés et les tressait en une large natte.
--Le souper est prêt, dit-il. Voulez-vous manger là?
Elle fit un signe d’assentiment et, pour la première fois, elle lui sourit. Il apporta du bacon, du pain et du café, ainsi que d’autres choses retirées de son havresac et les déposa sur une couverture pliée entre eux. Il s’assit en face d’elle, les jambes croisées. Pour la première fois, il remarqua que ses yeux étaient bleus et qu’une rougeur colorait ses joues. Elle rougit plus fort comme il la regardait et elle lui sourit de nouveau.
Ce sourire, la langueur passagère de ses yeux firent bondir le cœur de Mac Veigh et, perdant une minute, il n’eut plus conscience du goût des aliments. Il lui parla de son poste tout là-haut, à Pointe Fullerton, et de Pelletier qui se mourait d’isolement.
--Il y a longtemps que je n’avais vu une femme comme vous, avoua-t-il. Et c’est comme le paradis! Vous ne pouvez savoir comme je suis esseulé! Sa voix tremblait. «Je voudrais que Pelletier pût vous voir, rien qu’un moment», ajouta-t-il. «Cela lui rendrait la vie.»
Quelque chose dans le doux éclat de ses yeux l’incitait à prononcer d’autres paroles.
--Peut-être ne savez-vous pas ce que cela représente de ne pas voir une femme blanche pendant... pendant... tout ce laps de temps, continua-t-il. Vous n’allez pas croire que je deviens fou, n’est-ce pas? Ou que je dis ou fais quelque chose qui n’est pas bien? J’essaie de me retenir, mais je sens que je voudrais crier tellement je suis content. Si Pelletier pouvait vous voir...
Il mit tout à coup la main à sa poche et en retira le précieux paquet de lettres.
--Il a une maîtresse, là-bas au Sud... qui vous ressemble précisément, dit-il. Ça vient d’elle. Si je les rapporte à temps, elles le remettront sur pied. Ce n’est pas de médicaments qu’il a besoin, mais d’une femme, juste la voir, l’entendre et lui toucher la main.
Elle tendit le bras et prit les lettres; à la clarté du feu il vit que sa main tremblait.
--Sont-ils mariés? demanda-t-elle.
--Non, mais sur le point de l’être, s’écria-t-il triomphalement. C’est la plus belle créature du monde après...
Il s’arrêta et elle acheva pour lui:
--Après une autre jeune fille... qui est votre amie.
--Non, je n’allais pas dire ça. Vous n’allez pas croire que je pense à mal, n’est-ce pas? si je vous le dis. J’allais dire: après... vous. Car vous êtes sortie de la trombe glaciale comme un ange, pour me donner un nouvel espoir. J’étais une sorte de ruine quand vous êtes arrivée, si vous disparaissiez désormais et si je ne devais plus vous revoir jamais, je m’en irais user au loin le reste de mes jours et rêver du passé enchanteur. Mon Dieu, savez-vous, un homme doit venir où nous sommes pour savoir que la vie n’est pas le soleil, ni la lune, ni les étoiles, ni l’air qu’on respire. C’est une femme simplement, une femme...
Il remettait les lettres dans sa poche. La voix de la jeune femme était limpide et douce. Pour Billy, elle montait comme la plus délicieuse musique au-dessus du crépitement du feu et du murmure du vent au faîte des sapins.
--Des hommes tels que vous... devraient avoir une femme pour prendre soin d’eux, dit-elle... Il était comme ça.
--Vous voulez dire... Et ses yeux désignèrent la longue caisse sombre.
--Oui... il était comme ça.
--Je comprends ce que vous ressentez, dit-il. Et pendant un moment, il ne la regarda plus. «J’ai passé par là... un tas de fois. Père et mère, et une sœur. Ma mère est restée la dernière et je n’étais pas beaucoup plus qu’un enfant, dix-huit ans, je crois... Mais on dirait que c’est d’hier. Quand on est là-haut et qu’on ne voit le soleil pendant des mois, ni un visage de blanc pendant une année ou davantage, cela rapproche toutes choses assez bien, comme si elles n’étaient arrivées que voici peu de temps.
--Tous sont... morts? interrogea-t-elle.
--Tous, sauf une personne. Elle m’a écrit pendant longtemps et je pensais qu’elle me gardait sa foi. Pelly--c’est-à-dire Pelletier--pense que nous avons eu un simple malentendu et qu’elle écrira de nouveau. Je ne lui ai pas dit qu’elle m’avait quitté pour épouser un autre camarade. Je n’avais pas à lui faire penser des choses désagréables à propos de sa maîtresse à lui. On est porté à ça, lorsqu’on meurt quasiment de solitude.
Les yeux de la jeune femme brillaient. Elle se pencha un peu vers lui.
--Vous devriez être content, dit-elle. Si elle vous a abandonné... elle n’aurait pas été digne de vous... plus tard. Ce n’était pas une femme sincère. Si elle avait été sincère, son amour ne se serait pas refroidi parce que vous étiez loin. Cela ne doit pas détruire votre foi, parce que cette foi est belle.
Il avait mis de nouveau une main dans sa poche et il en retirait maintenant un menu paquet enveloppé d’une peau de daim. Son visage était comme celui d’un adolescent.
--Il aurait pu en être ainsi... si je ne vous avais pas rencontrée, dit-il. J’aimerais vous laisser savoir, de toute manière, ce que vous avez fait pour moi. Vous... et ceci.
Il avait déplié la peau de daim et la lui tendait. Elle renfermait les larges pétales bleus et le pédoncule desséché d’une fleur bleue.
--Une fleur bleue! dit-elle.
--Oui. Vous savez ce qu’elle signifie. Les Indiens la nomment I-O-Waka ou quelque chose d’approchant, parce qu’ils croient que c’est l’âme fleur de l’être le plus pur et le plus beau au monde. Je l’ai appelée: femme.
Il se mit à rire. Et il y avait dans son rire une sonorité joyeuse.
--Vous allez me croire un peu fou, fit-il, mais vous plairait-il que je vous parle un peu de cette fleur bleue?
La jeune femme fit un signe d’assentiment. Un léger frisson émut sa gorge que Billy ne vit point.
--J’étais là-haut, sur le Grand Ours, dit-il et pendant dix jours et dix nuits, je fus à camper--seul--forcé de garder le lit à cause d’une cheville foulée. C’était un endroit sauvage et triste, encaissé par les hauteurs abruptes de la steppe, avec de noirs sapins rabougris tout autour, et ces sapins étaient hantés de hiboux qui me glaçaient le sang la nuit. Le deuxième jour, je trouvai compagnie. Ce fut une fleur bleue. Elle poussait auprès de ma tente aussi haut que mes genoux et, durant la journée, je pris l’habitude d’étendre au dehors ma couverture auprès de cette plante, de me coucher là et de fumer. Et la fleur bleue semblait se balancer sur sa frêle tige, s’abaisser vers moi et me parler par une mimique que je m’imaginais comprendre.
«Parfois, elle était si comique et si animée que je me mettais à rire: il me semblait qu’elle m’invitait à danser. Et puis, d’autres fois, elle était simplement belle et tranquille, avait l’air d’écouter ce que disait la forêt... et, une fois ou deux, j’ai pensé qu’elle pouvait être en prière. La solitude rend un individu un peu fou, vous savez. Au coucher du soleil, ma fleur bleue repliait toujours ses pétales et s’endormait comme un petit enfant fatigué des jeux de la journée. Et alors, je me sentais terriblement seul.
«Mais elle était toujours réveillée quand je me traînais au dehors, le matin. Enfin arriva le moment où je fus assez bien pour partir en permission. Le neuvième soir, je regardai ma fleur bleue s’endormir pour la dernière fois. Puis, je fis mon paquetage. Le soleil était levé quand je partis le lendemain matin, et, à quelque distance, je me retournai pour regarder derrière moi. Je suppose que j’étais un peu fou et faible pour un homme, mais j’avais comme envie de pleurer. La fleur bleue m’avait appris beaucoup de choses que je ne connaissais pas auparavant. Cela me faisait réfléchir. Et lorsque je regardai derrière moi, elle se trouvait dans un lac de lumière, me faisant signe.
«Il me sembla qu’elle m’appelait, qu’elle me rappelait... et je courus à elle... et je la coupais au pied... et elle ne m’a jamais quitté depuis cette heure-là. Elle a été ma Bible et ma compagne et j’ai su qu’elle était l’âme de l’être le plus pur et le plus beau au monde: une femme. Sa voix hésita un peu. Je... je peux être un peu bébête, mais cela me ferait plaisir si vous l’acceptiez et la gardiez... toujours... à cause de moi...»