J’aimais moins Laurence qu’Eveline, mais quand je songeais à son indépendance naturelle, à une sorte de révolte contre toute chose qu’elle laissait éclater dans ses paroles et qui se trahissait dans ses mouvements, je l’aimais davantage car j’ai toujours été séduit par la révolte bien qu’obéissant moi-même assez servilement aux préjugés du monde. Je savais que Laurence n’était pas de la même mère qu’Eveline et que M. de Saint-Aygulf l’avait recueillie à huit ans pour la sauver de la misère. Comme une plante dont les racines ont trempé dans un fumier fécond, elle avait gardé de ses premières années quelque chose de vivace, d’audacieux et de malsain qui me la rendait plus attirante. Le monstre vertueux, le bourreau aux bandeaux plats qu’était Mme de Saint-Aygulf l’avait martyrisée sur la claie des devoirs de famille, avec la roue des bonnes intentions. Elle l’avait même fait enfermer durant quelques années dans une maison de correction.
Mais Eveline la pure, l’orgueilleuse avait reçu de la nature l’élévation de l’esprit en même temps que le don d’un corps parfait. Je ne songeais qu’en frémissant à ses cheveux couleur de cendre qu’elle n’avait pas coupés, à la fuite de sa nuque, au rayonnement émané de sa personne qui enlevait au tissu des robes leurs qualités de transparence, les rendaient pesantes, insoulevables, comme le voile de la chasteté.
Si j’étais là c’est qu’un pressentiment m’avait poussé et alors il fallait qu’un événement se produisît. L’idée de m’en revenir après la contemplation inutile d’un hôtel où deux fenêtres qui étaient allumées venaient de s’éteindre, me fut tout à coup insupportable. Je faillis m’élancer vers la porte et crier à haute voix: Laurence! Eveline! insoucieux de l’apparition possible d’un père irrité et stupéfait.
Ce fut un parfum d’acacia qui m’arrêta. Une branche fleurie émergeait d’un mur et laissait tomber sur moi une odeur fade de sexe et de printemps. Je voulus couper cette branche mais elle était trop haute. Pour la seconde fois en quelques minutes, j’éprouvai l’utilité du manche crochu de ma canne. Je la tendis par son extrémité en me félicitant intérieurement de l’idée poétique de rapporter au moins une fleur de ma course nocturne.
Ce fut à ce moment que j’entendis un léger bruit à la porte de l’hôtel de M. de Saint-Aygulf. Je demeurai immobile. Cette porte s’ouvrit et pendant que la branche en fleur remontait vers le ciel une silhouette de femme parut sur le seuil.
J’étais dans l’ombre et je ne pouvais être aperçu. Ma première pensée fut joyeuse. Ainsi, j’avais eu un pressentiment. C’était un avertissement secret qui m’avait poussé à venir. Un conseiller plein de sagesse était caché dans mon inconscient. Ma deuxième pensée fut inquiète. Quelle conduite fallait-il tenir? Devais-je m’élancer? Et d’abord qui venait de sortir de l’hôtel?
La porte s’était refermée sans bruit et la silhouette,--Eveline ou Laurence--glissa avec rapidité le long de la rue. Instinctivement je me précipitai derrière elle. Le manteau d’été que je voyais flotter au loin me gênait pour distinguer à laquelle des deux sœurs j’avais affaire. N’était-ce pas d’ailleurs une femme de chambre? Je rejetai une hypothèse qui anéantissait la portée du pressentiment. Puis l’air de famille qu’avaient les deux sœurs était visible dans la démarche.
Au tournant de la rue seulement mon cœur se mit à battre comme à l’annonce brusque d’une nouvelle désagréable. Pourquoi une jeune fille sort-elle ainsi furtivement de chez elle au milieu de la nuit? La précaution qu’elle avait prise de ne pas faire claquer la porte indiquait qu’elle voulait laisser son père dans l’ignorance de son départ. Je songeai à tourner à droite, à atteindre une avenue éclairée que j’avais traversée dans la soirée, puis à revenir sur mes pas. Je me trouverais face à face avec celle que je poursuivais et j’aurais l’air de la rencontrer par hasard. Je réfléchis à l’essoufflement qui en résulterait. Puis je risquais de la perdre.
Comme ces pensées se succédaient en moi, un taxi sortit à pas lents de l’ombre et je vis la jeune fille lui faire un signe. Elle ouvrit la portière et monta avec un mouvement félin qui me la fit reconnaître. C’était Laurence.
Le hasard voulut que de la même ombre surgît un deuxième taxi dans lequel je montai et qui s’élança sur mon ordre à la suite du premier.
Ce que j’éprouvais comportait un égal mélange de douleur parce que Laurence allait peut-être m’échapper et d’allégresse parce que je courais sur la piste d’une énigme.
Chemin faisant, j’essayais de me tromper moi-même: Les femmes sont toutes les mêmes. Au fond, je l’avais deviné. Et puis d’ailleurs qu’importe!
Je n’avais rien deviné. Je trouvais que cet événement avait beaucoup d’importance. Mon amertume allait grandissant. Je vis comme en rêve les boutiques des marchands de vins avec leurs terrasses qui débordaient sur les trottoirs, les garçons affairés, les consommateurs s’épongeant le front. On sentait traîner cette atmosphère de joie triste que répandent sur Paris les premières grandes chaleurs. Je m’aperçus tout à coup qu’un des carreaux du taxi était levé. Je le fis tomber d’un geste irrité mais sans regarder si une buée n’y avait pas tracé un dessin quelconque.
C’est bien cela! murmurai-je sans savoir pourquoi, quand je vis que nous approchions de Montmartre. Une foire était en train de s’y installer. Je vis des wagons avec des fenêtres minuscules, des masses carrées recouvertes de toiles grises, des chevaux de bois démontés qui jonchaient le sol. Devant l’hippodrome une foule se dispersait.
Nos taxis avaient ralenti leur course et je fis des vœux secrets pour que Laurence ne s’arrêtât pas à Montmartre, poursuivît sa route plus loin.
--Qui sait? me disais-je. Son père ou sa sœur sont peut-être malades, le téléphone est dérangé et elle est allée elle-même chercher un médecin pour le ramener immédiatement.
Hélas! Un peu avant d’arriver à la place Blanche sa voiture s’arrêta. Je fis signe à mon chauffeur de s’arrêter aussi. Je remarquai de loin que Laurence semblait tout à fait à son aise et qu’en attendant la monnaie qu’on lui rendait, elle regardait à droite et à gauche avec une tranquille curiosité. Elle traversa le boulevard d’un pas léger et se dirigea vers le Moulin-Rouge.
J’avais le sentiment que la chaleur augmentait. Les orchestres des cafés évoquaient en mourant des langueurs de casino. Un feu tournant, qui venait de je ne sais quelle réclame lumineuse, lançait un éclair régulier. Je fus frôlé par un tramway d’après minuit. Il débordait de petits bourgeois qui, parce qu’ils ont passé leur soirée au cinéma, prennent des airs de fêtards lassés. Un murmure d’ivresse s’élevait autour de moi et je me sentis subitement las et inutile. Le ciel était criblé d’étoiles indifférentes.
Laurence n’entra pas dans le Moulin-Rouge. Elle longeait maintenant, sans hâte, des cafés pleins d’hommes affreux qui regardaient en ricanant et en soufflant les femmes qui passaient devant eux sur le trottoir. La rue Lepic était encombrée de créatures qui offraient des journaux, qui achetaient des oranges ou les mangeaient, de bohèmes hirsutes, de bossus, de femmes avec des visages de revenants. Laurence traversait ce peuple bizarre que la sortie des théâtres fait éclore des pavés de Montmartre, comme si elle en avait fait partie. Son naturel était si grand que je n’aurais pas été surpris davantage si je lui avais vu échanger des bonjours de la main, à droite et à gauche.
Brusquement elle disparut dans un café. C’était un établissement assez mal famé, rendez-vous de filles et de marchands de coco. Je fus frappé comme par un trait de lumière. La coco! N’était-ce pas cela qu’elle venait chercher? Je m’efforçai de regarder par-dessus la tête des consommateurs assis à la terrasse et j’aperçus Laurence qui marchait parmi les tables de l’intérieur, souple, la tête un peu en avant, regardant les gens en train de boire des bocks comme une panthère qui va s’élancer, comme une raccrocheuse qui est sur le point de s’asseoir avec l’homme qui lui fera signe.
La curiosité supprimait chez moi l’angoisse. Deux goujats, assez jolis garçons, avec des visages rasés firent un geste pour l’inviter. L’un d’eux se souleva à demi, montrant la banquette à côté de lui avec son index renversé et je surpris dans ses yeux et sur son rire cette expression d’idiotie qu’ont les hommes quand ils font une proposition à une femme qu’ils ne connaissent pas.
Laurence n’eut même pas un frisson de l’épaule. Les ayant regardés bien en face, elle passa, avec une absence totale de réponse à l’invitation, comme si l’image matérielle des deux goujats n’avait pas été perceptible pour ses sens.
Il n’y eut aucun achat, aucune vente, aucun paquet glissé furtivement.
Je fus obligé de m’effacer brusquement et ce fut un hasard si Laurence ne me vit pas. Elle passa à côté de moi et je sentis qu’elle jetait un long regard sur les personnages étalés devant le café, comme pour les examiner.
Elle cherchait quelqu’un. Mais qui? Qui avait pu donner à la fille de M. de Saint-Aygulf un aussi singulier rendez-vous que celui de ce café, hanté d’hommes louches, de policiers, de fournisseurs de coco? Mais alors je m’aperçus que le rendez-vous n’était pas précisément dans cet endroit, que c’était un rendez-vous vague dans un des cafés environnant la place Blanche, car je vis Laurence pousser une porte un peu plus loin. Elle hésita une seconde sur cette porte, jetant un regard circulaire dans un intérieur enfumé, puis elle reprit sa course sur le trottoir. Un peu plus loin, elle colla encore son visage contre un carreau, elle stationna devant une boutique de marchand de vins presque vide et comme un gros homme court, à la figure couperosée, avec une expression joviale, la regardait sous le nez et ouvrait les bras pour lui barrer le chemin, elle se détourna et traversa à nouveau le boulevard. Elle revint sur ses pas et marcha de l’autre côté de l’avenue qui était presque désert. Elle croisa deux raccrocheuses immobiles l’une à côté de l’autre et je remarquai qu’elle les dévisageait sans gêne aucune et même avec une insistance assez grande pour se faire insulter. Mais cela n’arriva pas. Les raccrocheuses ne sortirent pas d’une immobilité de pierre et Laurence passa avec lenteur devant le café qui est à l’angle de la rue Blanche, frôlant les tables, examinant les couples assis.