«On peut douter si Valmont est amoureux de l'aimable présidente de Tourvel; en employant, pour la séduire, tout l'artifice imaginable, il semble qu'il n'ait d'autre but que celui d'assurer au vice l'espèce d'avantage qu'il peut usurper quelques moments sur la vertu même la plus pure. Mais ne pourrait-on pas faire le même reproche au caractère que Richardson donne à Lovelace? Lovelace est-il vraiment amoureux de Clarisse? Comme Valmont, il ne cherche que le charme des longs combats et les détails d'une pénible défaite.
«Ce n'est pas sans quelque regret qu'on se permet d'en convenir; mais l'expérience le prouve trop bien tous les jours: à en juger par la conduite de beaucoup de gens, il faut bien que le vice ait ses plaisirs comme la vertu; et ce qui constitue décidément le caractère du méchant comme celui de l'homme vertueux, c'est de l'être sans aucun objet d'utilité personnelle et pour le seul plaisir de l'être. La société donne aux hommes tant de besoins, tant d'espèces d'amour-propre à contenter, elle leur laisse tant d'inquiétude, tant d'activité dont on ne sait le plus souvent que faire! Si la bonne compagnie offre assez de gens aimables qui ne trouvent que dans la tracasserie et dans les méchancetés de quoi occuper le vide de leur cœur, l'inutilité de leur existence, pourquoi refuser à Mme de Merteuil, au vicomte de Valmont l'honneur d'avoir été de ce nombre?
«Pour avoir une juste idée de tout le talent qu'on ne peut s'empêcher de reconnaître dans l'ouvrage de M. de La Clos, il faut le lire d'un bout à l'autre; il n'y en a pas moins dans l'ensemble que dans les détails. Les caractères y sont parfaitement soutenus; la naïveté de la petite de Volanges est un peu bête, mais elle n'en est que plus vraie, et ce personnage contraste aussi heureusement avec l'esprit de Mme de Merteuil que les vices de celle-ci avec la vertu romanesque de Mme de Tourvel. L'extrême sécurité de Mme de Volanges sur la conduite de sa fille est peut-être ce qu'il y a de moins vraisemblable dans tout l'ouvrage; elle est justifiée cependant autant qu'elle peut l'être et par l'adresse de Mme de Merteuil et par cette confiance qu'une femme dont la vie fut toujours irréprochable prend si naturellement dans tout ce qui l'entoure. On peut croire sans peine que la fille d'une Mme de Merteuil serait, à coup sûr, mieux gardée que ne l'est la petite de Volanges; l'expérience du vice a, sur ce point, de grands avantages sur les habitudes de la vertu.
«Parmi les épisodes qui enrichissent cette ingénieuse production, on ne peut se refuser au plaisir de citer celui de la fameuse aventure des Inséparables, dans laquelle le joli Prévan, après avoir triomphé glorieusement, dans la même nuit, de trois jeunes beautés, oblige le lendemain leurs amants à lui pardonner cette triple trahison, et à se croire ses meilleurs amis. L'aventure de Mme de Merteuil avec ce même Prévan est peut-être encore plus piquante. Son ami Valmont l'exhorte à s'en défier: «S'il peut gagner seulement une apparence, lui dit-il, il se vantera et tout sera dit; les sots y croiront, les méchants auront l'air d'y croire; quelles seront vos ressources...» Mme de Merteuil lui répond: «Quant à Prévan, je veux l'avoir, et je l'aurai; il veut le dire, et il ne le dira pas, en deux mots, voilà notre roman...» Et ce roman n'en est pas un; car Mme de Merteuil tient parole.
«Il n'y a pas moins de variété dans le style de ces lettres qu'il n'y en a dans les différents caractères des personnages que l'auteur fait paraître sur la scène. La lettre du vicomte à son chasseur et la réponse de celui-ci ne sont pas au-dessous de celles de Lovelace et de son Joseph Leman; cependant elles n'ont d'autre rapport ensemble que celui d'être également vraies, également originales[2].»
[2] Correspondance littéraire, philosophique et critique, par Grimm, Diderot, Raynal, Meister, etc., publiée par Maurice Tourneux. Paris, 1880, t. XIII, pp. 107 et suiv.
Voici maintenant les notes, au jour le jour, de Bachaumont:
«_19 avril 1782._--Le livre à la mode aujourd'hui, c'est-à-dire celui qui fait la matière des conversations, est un roman intitulé Les Liaisons dangereuses, en quatre petits volumes. Il est attribué à M. de Laclos; officier d'artillerie, auteur de quelques opuscules en prose et en vers, et surtout de la fameuse Épître à Margot, qui parut en 1773, qu'on attribua à M. Dorat, et où la comtesse Dubarry était désignée sensiblement, ce qui obligeait le poète de garder l'anonymat.
«Dans son dernier ouvrage, très noir, qu'on dit un tissu d'horreurs et d'infamies, on lui reproche d'avoir fait aussi ses héros trop ressemblants; on assure, d'ailleurs, qu'il est plein d'intérêt et bien écrit.»
Bien que nous semblions nous éloigner de notre sujet, nous croyons devoir citer cette fameuse Épître à Margot, tant de fois reprochée à M. de Laclos:
ÉPITRE A MARGOT
Pourquoi craindrais-je de le dire? C'est Margot qui fixe mon goût: Oui, Margot: cela vous fait rire... Que fait le nom? la chose est tout. Je sais que son humble naissance N'offre point à l'orgueil flatté, La chimérique jouissance Dont s'enivre la vanité; Que née au sein de l'indigence, Jamais un éclat fastueux, Sous le voile de l'opulence, N'a pu dérober ses aïeux; Que sans esprit, sans connaissance, A ces discours fastidieux Succède un stupide silence: Mais Margot a de si beaux yeux, Qu'un seul de ses regards vaut mieux Que fortune, esprit et naissance. Quoi! dans ce monde singulier, Triste jouet d'une chimère, Pour apprendre qui doit me plaire, Irai-je consulter d'Hozier? Non, l'aimable enfant de Cythère Craint peu de se mésallier. Souvent par l'amoureux mystère, Ce dieu, dans ses goûts roturiers, Donne le pas à la bergère, En dépit des seize quartiers. Et qui sait ce qu'à ma maîtresse Garde l'avenir incertain? Margot encor dans sa jeunesse N'est qu'à sa première faiblesse, Laissez-la devenir catin; Bientôt, peut-être, le destin La fera marquise ou comtesse. Joli minois, cœur libertin, Font bien des titres de noblesse. Margot est pauvre, j'en conviens; Qu'a-t-elle besoin de richesse? Doux appas, et vive tendresse, Ne sont-ce pas d'assez grands biens? Ne sait-on pas que toute belle Porte son trésor avec elle? Doux trésor, objet des désirs De l'étourdi, comme du sage, Où la nature, d'âge en âge, A su conserver nos plaisirs. Des autres biens qu'a-t-elle à faire? Source de peine et d'embarras, Qui veut en jouir les altère, Qui les garde n'en jouit pas.
De son temps faire un bon usage, Voilà la richesse du sage, Et celle dont Margot fait cas. Margot, en ménagère habile, Mêlant l'agréable à l'utile, Peut aisément suffire à tout. Le travail est fort de son goût; Toute la journée elle file, Et toute la nuit elle... coud. Ainsi, malgré l'erreur commune, Margot me prouve, chaque jour, Que, sans naissance et sa fortune, On peut être heureux en amour.
Reste l'esprit: j'entends d'avance Nos beaux diseurs, docteurs subtils Se récrier. Quoi, diront-ils, Point d'esprit! Quelle jouissance! Que deviendront les doux propos, Les bons contes, les jeux de mots, Dont un amant, avec adresse, Se sert auprès de sa maîtresse, Pour charmer l'ennui du repos! Si l'on est réduit à se taire, Quand tout est fait, que peut-on faire? Ah! les beaux esprits ne sont pas Grands docteurs dans cette science. Mais voyez le bel embarras, Quand tout est fait on recommence, Et même sans recommencer, Il est un plaisir plus facile, Et que l'on goûte sans penser. C'est le sommeil, repos utile Et pour les sens et pour le cœur, Et préférable à la langueur. De cette tendresse importune Qui, n'abondant qu'en beaux discours, Jure cent fois d'aimer toujours, Et ne le pense jamais une.
O toi, dont je porte les fers, Doux objet d'un tendre délire, Le temps que j'emploie à t'écrire Est sans doute un temps que je perds. Jamais tu ne liras ces vers, Margot, car tu ne sais pas lire. Mais pardonne un ancien travers: De penser la triste habitude M'obsède encore, malgré moi, Et je fais mon unique étude Au moins de ne penser qu'à toi. A mes côtés viens prendre place, Le plaisir attend ton retour. Viens; et je troque, dans ce jour, Les lauriers ingrats du Parnasse Contre les myrtes de l'amour[3].
[3] L'Épître à Margot fut publiée intégralement dans Les Fastes de Louis XV. Villefranche, chez la veuve Liberté, 1782. Seconde partie, pp. 732 et suiv.
Reprenons les notes des Mémoires secrets:
«_14 mai 1782._--Le roman des Liaisons dangereuses a produit tant de tentations, par les allusions qu'on a prétendu y saisir, par la méchanceté avec laquelle chaque lecteur faisait l'application des portraits qui s'y trouvent à des personnes connues, il en a résulté enfin une clef générale, qui embrasse tant de héros et d'héroïnes de société, que la police en a arrêté le débit et a fait défendre aux endroits publics où on le lisait, de le mettre désormais sur leur catalogue.
«L'auteur est fils d'un M. Choderlos, premier commis d'un intendant des finances, il a déjà éprouvé beaucoup de chagrin de la publicité de son ouvrage. Parce qu'il a peint des monstres, on veut qu'il en soit un, fænum habet in cornu, longe fuge. Il est allé à son régiment travailler à une justification.»