«_28 mai 1782._--Les Liaisons dangereuses ou Lettres recueillies dans une société et publiées pour l'instruction de quelques autres, par M. C... de L...
«Tel est le titre du nouveau roman qui fait tant de bruit aujourd'hui et qu'on prétend devoir marquer dans ce siècle; il est en quatre parties formant quatre petits volumes.
«Il est précédé d'un Avertissement de l'éditeur, persiflage, où prévenant les allusions qu'on pourrait trouver dans cet ouvrage, il donne à entendre que ce n'est qu'un roman, un roman gauche même, en ce qu'on y a peint des mœurs corrompues et dépravées, qui ne peuvent être de ce siècle de philosophie, où les hommes sont si honnêtes et les femmes si modestes et si réservées.
«Suit une Préface du rédacteur, qui rend compte de la manière dont il a été chargé de publier cette correspondance. Il annonce en avoir élagué beaucoup de lettres et réservé seulement celles nécessaires, soit à l'intelligence des évènements, soit au développement des caractères. Quant au style, on a désiré que, malgré ses incorrections et ses fautes, il le laissât tel qu'il était, afin de conserver surtout la diversité des styles qui en fait un des principaux mérites.»
«_13 juin 1782._--Les Liaisons dangereuses remplissent parfaitement leur titre, et, malgré la réclamation générale élevée contre, on doit regarder ce roman comme très utile, puisque le vice, après avoir triomphé durant tout le cours de l'histoire, finit par être puni cruellement.
«Il y a certainement beaucoup d'art dans l'ouvrage, à ne l'examiner que du côté de la fabrique, et si le principal héros n'est pas aussi vigoureusement peint encore que le Lovelace de Clarisse, il a des teintes propres, plus adaptées à nos mœurs actuelles; c'est un vrai roué du jour; d'ailleurs il est secondé par une femme non moins unique dans son genre et dont l'auteur n'a point de modèle; c'est une création de son imagination. Tous les autres personnages sont également variés; et un mérite fort rare dans ces sortes de romans en lettres, c'est que, malgré la multiplicité des interlocuteurs de tout sexe, de tout rang, de tout genre, de toute morale et d'éducation, chacun a son style particulier très distinct.
«Ce livre doit faire infiniment d'honneur au romancier, qui marche dignement sur les traces de M. de Crébillon le fils[4]».
[4] _Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la République des lettres en France depuis 1772 jusqu'à nos jours, ou Journal d'un observateur._ A Londres, chez John Adamson, 1777 et suiv., tome XX.
Voici enfin quelques documents que nous extrayons du dossier donné à la Bibliothèque Nationale par Mme Charles de Laclos, en 1849. Les lettres ci-dessous se trouvent manuscrites dans les feuilles précédant le texte du roman épistolaire. C'est une partie de la correspondance que Laclos échangea, à propos de son livre, avec Mme Riccoboni, avec laquelle il eut l'occasion de collaborer au théâtre.
Il est facile de voir combien les moralistes outrés, les débauchés révoltés menèrent une campagne violente contre l'ouvrage et l'auteur.
«Je ne suis pas surprise qu'un fils de M. de Choderlos écrive bien, l'esprit est héréditaire dans sa famille; mais je ne puis le féliciter d'employer ses talents, sa facilité, les grâces de son style à donner aux étrangers une idée si révoltante des mœurs de sa nation et du goût de ses compatriotes. Un écrivain distingué comme M. de la Clos, doit avoir deux objets en se faisant imprimer, celui de plaire, et celui d'être utile; en remplir un, ce n'est pas assez pour un homme honnête. On n'a pas besoin de se mettre en garde contre des caractères qui ne peuvent exister, et j'invite M. de la Clos à ne jamais orner le vice des agréments qu'il a prêtés à Mme de Merteuil.»
La réponse de Laclos ne figure pas dans le dossier. Suit aussitôt une seconde lettre de Mme Riccoboni:
«Vous êtes bien généreux, monsieur, de répondre par des compliments si polis, si flatteurs, si spirituellement exprimés, à la liberté que j'ai osé prendre d'attaquer le fond d'un ouvrage, dont le style et les détails méritent tant de louanges. Vous me feriez un tort véritable en m'attribuant la partialité d'un auteur. Je le suis de si peu de choses qu'en lisant un livre nouveau je me trouverais bien injuste et bien sotte si je le comparais aux bagatelles sorties de ma plume et croyais mes idées propres à guider celles des autres. C'est en qualité de femme, monsieur, de Française, de patriote zélée pour l'honneur de ma nation, que j'ai senti mon cœur blessé du caractère de Mme de Merteuil. Si comme vous l'assurez, ce caractère affreux existe, je m'applaudis d'avoir passé mes jours dans un petit cercle, et je plains ceux qui étendent assez leurs connaissances pour se rencontrer avec de pareils monstres.
«Recevez mes sincères remerciements, monsieur, de l'agréable présent que vous avez bien voulu me faire. Tout Paris s'empresse à vous lire, tout Paris s'entretient de vous. Si c'est un bonheur d'occuper les habitants de cette immense capitale, jouissez de ce plaisir, personne n'a pu le goûter autant que vous. J'ai l'honneur d'être, monsieur, avec tous les sentiments qui vous sont dûs,
«Votre très humble et très obéissante servante.
«RICCOBONI. «_14 avril 1782._»
«Me croire dispensée de vous répondre, monsieur, et me donner votre adresse, c'est au moins une petite contradiction. On vous aura dit que j'étais farouche? Je le suis en effet, mais l'antre où je me cache ne m'a pas rendue tout à fait impolie, et je reconnaîtrais mal la bonne opinion que vous daignez avoir de mon caractère si je paraissais insensible aux égards dont vous m'honorez. Une de vos expressions me semble assez singulière. Un militaire mettre au rang de ses privations la négligence d'une femme dont il a pu entendre parler à sa grand'mère! Cela ne vous fait-il pas rire, monsieur?
«Vous avez la fantaisie de me persuader, même de me convaincre par vos raisonnements, qu'un livre, où brille votre esprit, est le résultat de vos remarques et non l'ouvrage de votre imagination. N'est-ce pas là votre idée? En le supposant, toutes les campagnes n'offrent point l'aspect d'un joli paysage, et c'est au peintre à choisir les vues qu'il dessine. Oui, sans doute, monsieur, on a montré avant vous des monstres détestables, mais leur vice est puni par les lois. Tartuffe, que vous chargez à tort d'un désir incestueux, est un voleur adroit, mis à la fin de la pièce entre les mains de la justice. Molière a dû rassembler des traits frappants sur ce personnage, le théâtre exigeant une action vive et pressée. Votre second exemple, Lovelace, est un être de raison. La passion vraiment forte, vraiment tendre que Richardson lui donne pour Clarisse le met absolument hors de la nature. Votre libertin, indifférent et vain, s'en rapproche bien davantage, il trompe, il trahit de sang-froid, ce qu'un homme amoureux ne saurait faire.
«Malgré tout votre esprit, malgré toute votre adresse à justifier vos intentions, on vous reprochera toujours, monsieur, de présenter à vos lecteurs une vile créature, appliquée dès sa première jeunesse à se former au vice, à se faire des principes de noirceur, à se composer un masque pour cacher à tous les regards le dessein d'adopter les mœurs d'une de ces malheureuses que la misère réduit à vivre de leur infamie. Tant de dépravation irrite et n'instruit pas. On s'écrie à chaque page: «Cela n'est point, cela ne saurait être!» L'exagération ôte au précepte la force propre à corriger. Un prédicateur emporté, fanatique, en damnant son auditoire, n'excite pas la moindre réflexion salutaire: il en a trop dit, on ne le croit pas, ce sont les vérités douces et simples qui s'insinuent aisément dans le cœur; on ne peut se défendre d'en être touché parce qu'elles parlent à l'âme et l'ouvrent au sentiment dont on veut la pénétrer. Un homme extrêmement pervers est aussi rare dans la société qu'un homme extrêmement vertueux. On n'a pas besoin de prévenir contre les crimes, tout le monde en conçoit de l'horreur, mais des règles de conduite seront toujours nécessaires, et ce sera toujours un mérite d'en donner. Vous avez tant de facilité, monsieur, un style si aimable, pourquoi ne pas les employer à présenter des caractères que l'on désire d'imiter? Vous prétendez aimer les femmes? Faites-les donc taire, apaisez leurs cris et calmez leur colère. Vous ne savez pas, monsieur, combien vous regretterez un jour leur amitié; elle est si douce, elle devient si agréable à votre sexe, quand ses passions amorties lui permettent de ne plus les regarder comme l'objet de son amusement. Les hommes s'estiment, se servent, s'obligent même; mais sont-ils capables de ces attentions délicates, de ces petits soins, de ces complaisances continuelles et consolantes, dont l'amitié des femmes fait seule goûter les charmes. Changez de système, monsieur, ou vous vivrez chargé de la malédiction de la moitié du monde, excepté de la mienne pourtant, car je vous pardonne de tout mon cœur et je vous excuserai même autant que je le pourrai, sans me faire arracher les yeux. J'ai l'honneur d'être, monsieur,