«Votre très humble et très obéissante servante, «RICCOBONI. «_Vendredi 19 avril 1782._»
«Vous croire dispensée de me répondre, madame, et vous donner mon adresse, c'est en effet une petite contradiction, mais désirer de recevoir de vos lettres et ne vous pas donner le moyen de me les faire parvenir en eût été une autre. Forcé de choisir, j'ai préféré, je l'avoue, le parti de mes désirs à celui de mes craintes; ce que je ne voulais pas devoir à mon indiscrétion, j'espérais l'obtenir de votre politesse, et il est si difficile de s'arrêter dans ses désirs, que je souhaite actuellement mériter qu'au moins par la suite, votre politesse ne soit plus le seul motif de votre correspondance. Je m'attends encore que cet espoir sera déçu, cependant si je connaissais quelques moyens pour qu'il ne le fût pas, je n'en négligerais aucun. C'est toujours même conduite, comme vous voyez; et que ce soit votre faute ou la mienne, j'ai bien peur de ne me pas corriger; je ne peux pas même gagner sur moi de ne pas trouver une privation dans votre silence! et cependant je me rappelle fort bien d'avoir entendu, comme vous dites, madame, parler de vous à ma grand'mère; j'en parle même encore tous les jours avec mon père, qui n'est plus jeune, et pour tout dire, je ne le suis plus moi-même, mais nos petits-neveux parleront aussi de vous à leur tour, et si après vous avoir lue, ils ne regardaient pas comme une privation de ne plus avoir à vous lire, j'estimerais bien peu le goût de la postérité. Je vous pardonne de me trouver des torts pour le plaisir que je trouve à m'en justifier; il n'en est pas de même de ceux que vous trouvez à mon ouvrage, une longue justification est si près d'être une justification ennuyeuse, qu'il ne faut pas moins que le cas infini que je fais de votre suffrage, pour me donner le courage de revenir sur ces objets.
«Je conviens avec vous, madame, que toutes les campagnes n'offrent point l'aspect d'un joli paysage, et que c'est au peintre à choisir les vues qu'il dessine; mais si quelques-unes vous plaisent par le choix des sites riants, rejetterons-nous entièrement ceux qui préfèrent pour leurs tableaux les rochers, les précipices, les gouffres et les volcans? et la paisible habitante de Paris sera-t-elle autorisée à reprocher au peintre du Vésuve de calomnier la nature? Mais quoi! le même pinceau ne peut-il pas s'exercer tour à tour dans les deux genres? Si je m'en souviens bien, Vernet fit son tableau de la tempête avant celui du calme, et l'un n'a pas nui à l'autre.
«Ce n'est pas que pour mon compte, je m'engage à courir l'autre carrière. Hé! qui osera se croire le talent nécessaire pour peindre les femmes dans tous leurs avantages! pour rendre, comme en lisant, et leurs forces et leurs grâces, et leur courage et même leurs faiblesses! toutes les vertus embellies, jusqu'aux défauts devenus séduisants! la raison sans raisonnements, l'esprit sans prétention! l'abandon de la tendresse et la réserve de la modestie; la solidité de l'âge mûr et l'enjouement folâtre de l'enfance! Que sais-je... mais surtout comment ne pas laisser là le tableau, pour courir après le modèle? Rousseau osa fixer Julie; il essaya de la peindre, il porta l'enthousiasme jusqu'au délire, et vingt fois cependant il resta en dessous de son sujet.
«Sans doute une femme, née avec une belle âme, un cœur sensible et un esprit délicat, peut répandre sur le portrait qu'elle trace une partie du charme qu'elle possède; elle jouit dans son travail d'une paisible facilité; elle ne fait en quelque sorte que donner une contre-épreuve d'elle-même; mais quel homme assez froid, peut faire une étude tranquille d'un modèle enchanteur? Quelle main ne sera pas tremblante? Quels yeux ne seront point troublés?... et si cet homme impassible existe, il ne fera qu'une image imparfaite; dans son tableau sans vie et sans chaleur, je ne retrouverai plus la femme qu'il faut aimer, celle-là ne peut se reconnaître qu'aux transports qu'elle excite; et celui qui les ressent s'occupe-t-il à la peindre.
«Vous voyez, madame, combien je suis loin encore de faire taire les femmes, d'apaiser leurs cris et de calmer leur colère. Heureusement, j'avais déjà quelques-unes d'elles pour amies et mon criminel ouvrage ne m'a point encore attiré leur malédiction. Je me rappelle à ce sujet un mot de Julie, qui disait en parlant de Dieu: «Les réprouvés, dit-on, le haïssent, il faudrait donc qu'il m'empêchât de l'aimer». J'ose dire comme elle, je mets trop de prix à l'amitié des femmes, pour ne pas espérer de la conserver par titre même de noblesse encore. Pour vous, madame, il y aurait sûrement de l'indiscrétion à vous demander plus que de l'indulgence... Je sens qu'il faut m'arrêter ici pour ne pas tomber encore dans une petite contradiction.
«Cette longue lettre ne répond, comme vous voyez, qu'à une partie de la vôtre, et je n'ai même dit encore qu'une partie de mes raisons sur les objets dont j'ai parlé. Si vous craignez un second volume, il sera nécessaire que vous me le fassiez savoir bientôt.
«J'ai l'honneur d'être, etc...»
«Cette lettre n'est, madame, que la continuation de celle que j'ai eu l'honneur de vous écrire il y a quelques jours, il me semble que votre silence me donne le droit de poursuivre, et j'en profite pour éclaircir les objets qui me restent à traiter avec vous.
«Je n'ai point prétendu charger Tartuffe d'un désir incestueux; si je n'ai pas désigné Marianne par le mot de cette fille, c'est qu'écrivant sur un sujet si connu, j'étais assuré d'être entendu; c'est de plus que je ne prétendais pas apprécier le péché, mais seulement le procédé. Or l'action considérée sous cette face, et relativement à Orgon, me paraît absolument la même, il n'en est pas moins vrai que l'expression n'est pas exacte; et j'aurais dû dire, de séduire la faveur de l'homme dont il épousait la fille. Je me permets à mon tour une observation sur ce que vous me dites de cette pièce; c'est que Tartuffe n'est point puni par les lois, mais par l'autorité. Je fais cette remarque, parce qu'il me semble que le droit du moraliste, soit dramatique soit romancier, ne commence qu'où les lois se taisent. Molière lui-même m'a paru si bien être de son avis, qu'il a pris soin de mettre à l'abri des atteintes de la loi, jusqu'à la donation irrégulière d'Orgon à Tartuffe. C'est qu'en effet les hommes une fois rassemblés en société, n'ont droit de se faire justice que des délits que le gouvernement ne s'est pas chargé de punir. Cette justice du public est le ridicule pour les défauts et l'indignation pour les vices. La punition de Tartuffe n'est elle-même qu'une suite de l'indignation du prince, et le châtiment est motivé sur d'autres actions que celles qui se sont passées durant le cours de la pièce.
«Mais combien cette salutaire indignation publique n'est-elle pas utile à réveiller sur les vices en faveur desquels elle semble se relâcher! C'est ce que j'ai voulu faire. Mme de M... et V... excitent, dans ce moment, une clameur générale, mais rappelez-vous les événements de nos jours, et vous retrouverez une foule de traits semblables, dont les héros des deux sexes ne sont ou n'ont été que mieux accueillis et plus honorés; j'ajoute même que je me suis particulièrement privé de quelques traits qui manquent à mon caractère, par la seule raison qu'ils étaient trop récents et trop connus, et que l'honnête homme en diffamant le vice, répugne cependant à diffamer les vicieux.
«Les mœurs que j'ai peintes ne sont pourtant pas, madame, celles de ces malheureux que la misère réduit à vivre de leur infamie; mais ce sont celles de ces femmes plus viles encore qui savent calculer ce que le rang ou la fortune leur permettent d'ajouter à un vice infâme, et qui en redoublent le danger par la profanation de l'esprit et des grâces. Le tableau en est attristant, je l'avoue, mais il est vrai, et le mérite que je reconnais à travers des sentiments qu'on désire d'imiter, n'empêche pas, je crois, qu'il ne soit utile de peindre ceux dont on doit se défendre.
«Je ne finirai pas cette lettre sans vous remercier, madame, de l'honnêteté avec laquelle vous avez combattu mon avis, et même encore de la complaisance que vous avez eue de la combattre; et je me félicite d'avoir fixé un moment sur moi l'attention volage du public. C'est particulièrement par l'occasion que j'ai trouvé de faire parvenir jusqu'à vous et de pouvoir vous adresser moi-même, l'assurance et l'hommage des sentiments d'estime et de respect que je vous ai voués pour la vie.
«J'ai l'honneur d'être, etc.»
«Avec de l'esprit, de l'éloquence et de l'obstination on a souvent raison, monsieur, ou du moins on réduit au silence les personnes qui n'aiment ni à disserter, ni à soutenir leur opinion avec trop de chaleur. Permettez-moi donc de terminer une dispute dont nos derniers neveux ne verraient pas la fin si elle continuait. Le brillant succès de votre livre doit vous faire oublier ma légère censure; parmi tant de suffrages, à quoi vous servirait celui d'une cénobite ignorée? Il n'ajouterait point à votre gloire. Dire ce que je ne pense pas me paraît une trahison, et je vous tromperais en feignant de me rendre à vos sentiments. Ainsi, monsieur, après un volume de lettres, nous nous retrouverions toujours au point d'où nous sommes partis.