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Après avoir justifié la publication de ce nouveau traité, peut-être faut-il faire connaître au lecteur les principes généraux qui m’ont guidé dans sa composition, plus simplement, quelle est la prononciation que je tiens en général pour la meilleure. Sur ce point je suis tout à fait de l’avis de l’abbé Rousselot: ce n’est pas en province qu’il faut chercher le modèle de la prononciation française, c’est à Paris. Toutefois je ferai à ce principe quelques restrictions. La prononciation parisienne est la bonne, mais à condition qu’elle ne soit pas exclusivement parisienne, auquel cas elle devient simplement dialectale. Pour que la prononciation de Paris soit tenue pour bonne, il faut qu’elle soit adoptée au moins par une grande partie de la France du Nord. Dans bien des cas, il est permis d’opposer à la prononciation de Paris une autre prononciation, si elle est répandue dans la plus grande partie de la France. Que les Parisiens ferment l’a de l_a_cer et l_a_cet, _je ne vois rien à redire à ce qu’on les imite, car ils ne sont pas les seuls: encore est-il au moins aussi légitime de l’ouvrir, s’il est ouvert un peu partout; mais si les Parisiens vont jusqu’à fermer l’_a de caden_a_sser et matel_a_sser, je pense que cette fois c’est peut-être trop, et qu’on peut préférer une prononciation plus répandue.
Il y a autre chose encore. Paris est grand, et il y a bien des mondes à Paris. «La langue varie, en effet, dit l’abbé Rousselot, suivant les quartiers, les conditions sociales, et les intentions du sujet parlant. Un Parisien de la haute classe ne parlera pas comme un homme du peuple. Et l’homme du peuple lui-même se gardera bien de parler devant un étranger, une personne qu’il respecte, comme avec un camarade... Donc le français à conseiller à tous est celui de la bonne société parisienne.» On ne peut que souscrire à un principe si judicieux. Malheureusement l’auteur ajoute presque immédiatement, en précisant ce qu’il appelle bonne société parisienne: «...L’enfant né à Paris est Parisien, et même l’enfant qui y arrive le devient très vite, à la condition qu’il fréquente une école populaire.» Populaire? Mais alors voilà une bonne société qui est terriblement large. Et ceci est justement le défaut du Précis de prononciation de l’abbé Rousselot, outre qu’il est fort incomplet[9]. Autant l’auteur est inattaquable quand il s’agit des constatations générales de la phonétique expérimentale, dont il est le créateur et dont il est resté le maître, autant il prête à la critique, quand il s’agit de savoir à quelle espèce de gens il s’est adressé pour déterminer pratiquement l’usage dans les cas particuliers ou douteux. Quel fond peut-on faire, sur le témoignage de gens, des enfants sans doute, qui prononcent aighille pour aiguille? Cela seul suffit à ôter parfois toute valeur à ses statistiques, d’ailleurs fort réduites, et à ses conclusions.
On ne sera donc pas surpris d’apprendre que la phonétique expérimentale ne donne pas par elle-même de résultats définitifs sur les questions qui font l’objet de ce livre. Si l’on veut savoir de quelle manière on dispose ses organes pour faire entendre un a fermé ou articuler un p ou un s, on peut s’adresser à elle en toute confiance: ses instruments sont infaillibles; mais s’il s’agit de savoir dans quels mots _l’_a est ouvert ou fermé, dans quels mots on prononce ou on ne prononce pas le p, les phonéticiens expérimentaux n’en savent pas plus que les autres, et leurs instruments, sur ce point, ne serviront à rien, tant qu’ils n’auront pas fait prononcer les mêmes mots par un assez grand nombre de personnes, choisies expressément dans ce but. Or justement, le premier point, celui qui est expressément de leur compétence, n’est pas traité dans ce livre: je m’adresse aux gens qui savent suffisamment le français, et aux Français eux-mêmes encore plus qu’aux étrangers, et je suppose qu’ils savent comment les sons s’émettent, comment s’articulent les consonnes. C’est pourquoi ce livre ne fait pas double emploi avec les travaux de la phonétique expérimentale: il les complète.
Le principe général est d’ailleurs le même, autant que possible, que celui de la phonétique expérimentale, et l’on ne saurait aujourd’hui en concevoir d’autre: il ne s’agit plus d’ordonner péremptoirement ce qui doit être, mais de constater simplement ce qui est. Une prononciation admise généralement par la bonne société est bonne par cela seul, fût-elle absurde en soi. Si l’on me voit chemin faisant résister à certaines prononciations que je crois mauvaises, c’est qu’elles ne me paraissent pas encore très générales, et que la lutte est encore permise et le triomphe possible; autrement je passe condamnation, car il n’y a rien à faire contre les faits. La seule difficulté est de savoir à quel moment une mauvaise prononciation est assez générale pour qu’il faille s’incliner et la déclarer bonne; car il faut bien se mettre dans l’esprit que toute prononciation qui est bonne a commencé par être mauvaise, comme toute prononciation mauvaise peut devenir bonne, si tout le monde l’adopte.
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Ce traité se divise naturellement en deux parties, une pour les voyelles et une pour les consonnes. Il est probable quelles seront pour le lecteur d’un intérêt fort inégal, et voici pourquoi: la première peut servir surtout à corriger les défauts de prononciation, autrement dit les accents régionaux; mais ceci ne peut se faire qu’avec des efforts soutenus dont peu de gens sont capables. La seconde, au contraire, corrige les fautes de prononciation, et ceci ne demande pas d’effort: souvent il suffit que le fait soit constaté une seule fois. Ainsi beaucoup de gens ont un accent _déplorable, qui tiennent à parler fort correctement par ailleurs: c’est le cas de beaucoup de professeurs qui seraient très mal placés pour enseigner que l’_o de rose est fermé, alors qu’ils l’ouvrent outrageusement, et ne font même aucun effort pour le fermer, mais qui, d’autre part, sachant qu’on prononce dot avec un t, et comptable sans p, pratiquent cette prononciation et l’enseignent scrupuleusement.
D’ailleurs les voyelles sont très souvent flottantes: il y a tant de degrés dans leur ouverture. Qu’on les ouvre un peu plus ou un peu moins, dans une foule de cas, dans la plupart des cas, personne n’en est choqué, et on n’y attache pas une très grande importance. Mais qu’une consonne se prononce ou ne se prononce pas, c’est là souvent un fait précis, catégorique, sur lequel il n’y a pas de discussion possible, quand l’usage est suffisamment général; et beaucoup de gens tiennent particulièrement à savoir si, dans tel mot, telle consonne se prononce ou non.
J’ai donné néanmoins à la première partie tout le développement qu’elle comportait, mais je pense tout de même que ce livre servira plus à corriger les fautes que les défauts, lesquels souvent sont chers à ceux qui les ont.
_Qu’il me soit permis, chemin faisant, d’attirer spécialement l’attention du lecteur curieux sur deux chapitres assez nouveaux, celui de l’_e muet et celui des liaisons. _La question de l’_e muet a déjà été traitée une fois; mais je l’ai reprise sur un plan différent. Pour celle des liaisons, on s’en tient d’ordinaire à des conseils généraux: j’ai pris la peine d’entrer dans le détail et de classer méthodiquement les faits.
Enfin, je ne voudrais pas que le lecteur fût effrayé par l’abondance des notes, qui pourraient sembler faire de ce livre un travail d’érudition. Il n’en est rien. Ces notes, qui peuvent d’ailleurs être négligées par ceux qu’elles n’intéressent pas, ont un double objet. Elles contiennent d’une part la prononciation des noms propres, qui auraient sans doute encombré le texte. D’autre part elles donnent des renseignements qui peuvent être curieux sur les prononciations d’autrefois; elles permettent ainsi d’apprécier certaines rimes qu’on trouve chez les poètes classiques; elles font de plus savoir (s’ils l’ignorent) à ceux qui aiment les vieilles éditions, que toutes les consonnes qui jadis encombraient les textes ne se prononçaient d’ordinaire pas plus qu’aujourd’hui où on ne les écrit plus[10]. Enfin elles donnent parfois des explications complémentaires qui n’ont pas paru être à leur place dans le texte.
Après cela, et malgré les soins consciencieux que j’ai apportés à mon travail, il y aura sans doute dans ce livre plus d’une erreur. En tout cas, il est évidemment impossible qu’un lecteur qui a des opinions sur la matière ait exactement les mêmes que l’auteur sur tous les points. Si ce lecteur est particulièrement qualifié, il me suffira de ne différer d’avec lui que sur des points secondaires. Quant au lecteur qui cherchera ici des renseignements, j’espère qu’il ne s’égarera pas trop souvent. Et puis, je compte un peu sur la collaboration de mes lecteurs eux-mêmes pour perfectionner ce livre et le rendre plus utile, si le public lui fait bon accueil: toutes les observations sérieuses, appuyées sur une expérience suffisamment étendue, seront accueillies avec reconnaissance.