NOTE DES ÉDITEURS
Cette nouvelle édition a été, comme les deux premières, soigneusement revue et a subi de nombreuses corrections et modifications.
_C’est qu’un ouvrage semblable, sous peine de perdre une partie de sa valeur, doit suivre pas à pas les changements qu’apportent la mode et l’usage._
Dans leur vie brève ou longue, les mots voient leur sens évoluer; ils voient aussi leur prononciation se modifier.
Nous nous sommes efforcés, après la disparition de l’auteur de Comment on prononce le français et de Comment on parle en français, de tenir à jour avec un soin constant ces livres gui ont fait à Philippe Martinon la plus enviable réputation de technicien.
Il nous faut dire notre sincère gratitude à ceux qui, en grand nombre, nous ont transmis leurs observations. Ces observations, nous les avons examinées très attentivement et nous en avons tiré le plus grand profit.
COMMENT ON PRONONCE LE FRANÇAIS
CHAPITRE PRÉLIMINAIRE
LES LETTRES
Quoique ce livre soit plutôt un ouvrage de vulgarisation, il n’est pas possible de traiter de la prononciation en faisant table rase des travaux de la phonétique. L’alphabet, tel qu’on l’enseigne aux enfants, ne peut vraiment suffire ici. D’une part, les voyelles ne sauraient se réduire à cinq, =a=, =e=, =i=, =o=, _=u=_[11]. D’autre part, il y a souvent deux ou trois consonnes pour un seul son, comme =c=, =k=, =q=, ou bien la même consonne a deux sons différents, comme =c= encore, ou =g=, ou _=t=_[12]; il y a même une lettre qui réunit ordinairement deux sons en elle: =x=, tandis que pour tel son unique nous employons deux lettres, comme =ch= ou =gn=. Tout cela fait beaucoup de confusion. Or, en matière de prononciation, les sons importent plus que les lettres, et, faute d’un alphabet phonétique, au moins faut-il mettre un peu d’ordre dans les caractères que nous possédons. On nous permettra donc de commencer ce livre par une classification logique des sons, =voyelles= ou =consonnes=[13].
Classification des voyelles.
Pour ce qui est des voyelles, nous n’avons pas dessein d’entrer dans le domaine de la physiologie, pour expliquer en détail leurs différences d’émission, de timbre ou d’intensité: nous supposerons que le lecteur sait émettre les sons et les distinguer. Nous lui dirons donc tout de suite qu’il y a au moins dix voyelles essentielles, et l’on verra qu’il y en a davantage. En voici le tableau, car les explications se comprendront mieux ensuite:
=è= (ouvert), =é= (fermé), =i=. =a=, =eu= (id.), =eu= (id.), =u=. =o= (id.), =o= (id.), =ou=. --------------------- --------------------- | | Voy. ouvertes. Voy. fermées.
Il est bien évident qu’on ne saurait identifier l’=é= aigu avec l’=è= grave, ou, pour employer tout de suite des expressions qui seront plus commodes ailleurs, l’=é= fermé avec l’=è= ouvert, celui d’_enflé_ avec celui d’_austère_[14]. On ne saurait confondre non plus l’=eu= ouvert de _j_eu_ne_ avec l’=eu= fermé de _j_eû_ne_. Et il y a encore exactement la même différence entre l’=o= ouvert de _cour_o_nne_ et l’=o= fermé de _tr_ô_ne_[15].
Ainsi, partant de l’=a=, qui est la voyelle type, celle qu’on prononce d’abord quand on ouvre la bouche naturellement et normalement, nous voyons les voyelles se répartir en trois séries divergentes: d’une part la série =a=, =è=, =é=, =i=, dont l’émission élargit progressivement la bouche sur les côtés en la fermant à demi; d’autre part, la série =a=, =o= ouvert, =o= fermé, =ou=, dont l’émission rapproche progressivement les coins de la bouche en l’arrondissant; enfin, entre les deux, la série =a=, =eu= ouvert, =eu= fermé, =u=, qui participe à la fois des deux autres: de la première par la position de la langue, de la seconde par les mouvements des lèvres. On se rendra compte facilement de ce rapport en passant successivement du son =u= au son =i=, par simple déplacement des lèvres, et au son =ou=, par déplacement de la langue seule, même sans avancer les lèvres; on passe de même de =eu= fermé à =é=, ou bien à =o= fermé, de =eu= ouvert à =è=, ou bien à =o= ouvert. Et cela fait bien dix voyelles.
Sur ces dix voyelles, six sont fermées, d’abord =é=, =eu= fermé, =o= fermé; ensuite et plus encore, =i=, =u=, =ou=. Les autres sont ouvertes.
On remarquera en passant que les trois voyelles extrêmes, les plus fermées, =i=, =u=, =ou=, quand elles sont suivies d’autres voyelles, s’en accommodent si bien qu’au lieu de faire hiatus, comme dans _h_aï_r_ ou dans _És_aü, elles font presque nécessairement diphtongue avec elles: _d_ia_ble_, _h_ui_t_, _d_oua_ne_: c’est ce que les grammairiens appellent synérèse. Pour parler plus exactement encore, elles se transforment alors en semi-voyelles, ce qui veut dire que, n’étant plus voyelles qu’à moitié, car elles se prononcent plus rapidement que les voyelles vraies, elles font à peu près l’office de consonnes. Le =w= anglais de whist représente assez bien la consonne =ou=; il n’y a pas de signe courant pour représenter l’=u= consonne; mais l’=i= consonne s’écrit ordinairement au moyen de l’=y=, et s’appelle alors =yod=: c’est celui de l’anglais yes.
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Mais ces dix voyelles ne sont pas tout. Le son de l’=a= n’est pas plus unique que celui de l’=e= ou celui de l’=o=. Les grammaires se bornent généralement à distinguer l’=a= long de l’=a= bref, _p_a_tte_ et _p_â_te_, _f_a_ce_ et _gr_â_ce_, _t_a_che_ et _t_â_che_, et cette distinction a certainement son importance, même pour les voyelles autres que =a=; mais elle est insuffisante pour notre objet, car l’=a= de _p_a_rs_ est aussi long que celui de _p_â_te_, sans avoir du tout le même timbre. La vérité est qu’on doit faire ici une distinction tout à fait analogue à celle qu’on fait si facilement pour =e=, =o= et =eu=. En effet, nous avons d’une part un =a= qui n’est jamais bref, et c’est celui de _p_â_te, gr_â_ce_ ou _t_â_che_, et un autre =a= qui est généralement bref, mais qui peut être long, et c’est celui de _p_a_tte_, _f_a_ce_, _t_a_che_ ou _p_a_rs_. Or nous verrons qu’il y a de même, par exemple, un =o= qui n’est jamais tout à fait bref, et c’est l’=o= fermé: _domin_o, _r_o_se_, _gr_o_sse_, et un autre =o=, qui est généralement bref, mais qui peut être long, et c’est l’=o= ouvert: _p_o_mmes_, _p_o_ste_ et _m_o_rt_. Nous admettrons, au moins par analogie, et pour unifier les termes, qu’à côté de l’=a= ouvert proprement dit, il y a aussi un =a= fermé, celui de _p_â_te_[16].
A ce second =a=, il faut encore ajouter l’=e= muet, appelé aussi =e= féminin, qui tantôt se prononce et tantôt ne se prononce pas, suivant les circonstances, et qui par suite n’est pas toujours muet, et cela fait bien douze voyelles.
En outre, à ces voyelles, qui sont dites orales, parce que l’air expiré passe uniquement par la bouche, on doit en ajouter d’autres, dites nasales, parce que l’air expiré passe par le nez en même temps que par la bouche. Elles sont quatre, =an=, =in=, =on=, =un=, qui n’ont rien de commun avec des diphtongues, et elles correspondent, non pas, comme l’indique l’orthographe, aux voyelles =a=, =i=, =o=, =u=, mais à peu près aux quatre voyelles ouvertes =a=, =è=, =o=, =eu=: on peut s’en rendre compte aisément, en passant de chacune de ces voyelles à la nasale correspondante. Et ce sont bien des voyelles simples: l’=n= n’est ici qu’un signe orthographique, qui, entendu autrefois, ne s’entend plus aujourd’hui en aucune façon, sauf dans le Midi, naturellement. Et cela fait seize voyelles.
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En fait, il y en a bien davantage encore, et voici pourquoi. Sans doute une voyelle est fermée ou ne l’est pas, et pratiquement on ne voit pas qu’elle ait deux manières d’être fermée. Or, quand elle n’est pas fermée, elle est ouverte; mais c’est ici qu’il y a bien des degrés. L’=e= de _p_é_rir_ a beau avoir le même accent aigu que celui de _tromp_é, celui de _tromp_é seul est fermé, et celui de _p_é_rir_ est incontestablement ouvert, mais il l’est sensiblement moins que celui de _p_è_re_. On pourrait même dire qu’il y mathématiquement une infinité de degrés dans l’ouverture d’un son quelconque. Sans entrer dans des distinctions scientifiques qui n’ont point d’intérêt pratique, on peut dire que l’=é= de _p_é_rir_, _d_é_montre_, _pr_é_pare_, etc., est moyen, étant à égale distance de l’=é= fermé de _tromp_é et de l’=e= tout à fait ouvert de _p_è_re_, souvent même plus près du second que du premier. De même il y a un =o= moyen, un =eu= moyen, et si les voyelles =i=, =u=, =ou=, ne sauraient être moyennes, étant toujours fermées, à l’autre bout il peut encore y avoir un =a= moyen.
Ce mot moyen a malheureusement un inconvénient: il est nécessaire par ailleurs pour caractériser la quantité des voyelles qui ne sont ni longues ni brèves. Nous veillerons donc à ce qu’aucune confusion ne puisse se produire dans l’esprit du lecteur entre ces deux sens, concernant le timbre et la quantité. Par exemple, en parlant du timbre, comme la caractéristique d’un son tel que l’=é= de _p_é_rir_ est avant tout de n’être pas fermé, malgré son accent aigu, nous le qualifierons à l’occasion d’=e= légèrement ouvert ou à demi ouvert, quand il faudra le comparer à l’=è= grave, qui l’est tout à fait.