Ainsi nous nous en tiendrons à notre tableau des voyelles, qui peut suffire. On remarquera que trois d’entre elles sont écrites avec deux lettres. Ce furent jadis des diphtongues; mais il y a longtemps que ce n’en sont plus. L’orthographe a conservé le signe double, justifié autrefois, mais l’orthographe n’y change rien, et ce sont des voyelles. Mieux vaudrait assurément que chaque voyelle eût un signe propre, ou du moins qu’il y en eût un spécial pour =eu=, ouvert ou fermé, et un autre pour =ou=: nous n’avons pas cru devoir, dans un livre de vulgarisation, choquer les habitudes du lecteur par l’usage de signes phonétiques peu usités, et nous avons conservé l’orthographe courante.
Il y a encore en français d’autres groupes de signes qui furent aussi jadis des diphtongues et depuis longtemps n’en sont plus, et que nous avons conservés tels quels: =ai=, =ei=, =au=, et aussi le groupe =oi=, sans parler d’=œ= et =æ=, qui furent diphtongues aussi, mais en latin. Ces groupes ne figurent pas dans le tableau, parce qu’ils y feraient double emploi; ils seront étudiés à la suite des voyelles simples auxquelles ils sont apparentés.
Classification des consonnes.
Même en laissant de côté les semi-voyelles, nous avons dix-huit consonnes simples.
1º Six muettes: =b=, =c=, =d=, =g=, =p=, =t=, ainsi nommées parce qu’elles ne se font sentir réellement qu’avec l’aide d’une voyelle[17]. On les appelle aussi momentanées, pour la brièveté de leur émission, et aussi explosives ou occlusives, parce qu’elles produisent une explosion plus ou moins brusque, après occlusion momentanée des organes de la parole.
Les muettes sont labiales, si la fermeture est faite par les lèvres: =b=, =p=; dentales, si elle est faite par la langue appuyée contre les dents: =d=, =t=; gutturales ou palatales, si elle est faite par la langue appuyée contre le haut du palais, plus ou moins près de la gorge: =c=, =g=. Mais surtout on les divise en deux catégories:
Les muettes fortes, ou explosives sourdes, qui ne sont accompagnées d’aucune résonance, et qu’on peut appeler brusques; on les reconnaît dans =pa=, =ta=, =ca=, ou =ap=, =at=, =ac=;
Les muettes douces, ou explosives sonores, qu’on peut appeler retardées, parce que la résonance interne qui précède le son et l’adoucit a pour effet d’en retarder l’explosion; on les reconnaît dans =_ba_=, =_da_=, =_ga_=, ou =_ab_=, =_ad_=, =_ag_=.
2º Six =_spirantes_=: =_f_=, =_ch_=, =_j_=, =_s_=, =_v_=, =_z_=, dont l’émission est produite par une simple émission d’air, qui ne nécessite absolument ni l’occlusion momentanée des organes (un simple rétrécissement suffit), ni l’intervention d’une voyelle.
Les spirantes aussi sont labiales, quand elles rapprochent la lèvre inférieure des dents supérieures: =_f_=, =_v_=; dentales, quand elles rapprochent les dents supérieures des inférieures: =_s_=, =_z_= (ou =_c_= devant =_e_= et =_i_=); palatales, quand elles rapprochent la langue du palais: =_ch_=, =_j_= (ou =_g_= devant =_e_= et =_i_=). D’autre part les spirantes labiales sont appelées aussi fricatives; les dentales, sifflantes; les palatales, chuintantes. Mais les spirantes, comme les muettes, se divisent surtout en deux catégorie essentielles:
Les spirantes fortes, ou sourdes, sans résonance, =_f_=, =_s_=, =_ch_=;
Les spirantes douces, ou sonores, et par suite retardées, =_v_=, =_z_=, =_j_=.
3º Deux =_liquides_=: =_l_= et =_r_=.
Il y a diverses façons de prononcer l’=_r_=; mais il est bien inutile, à moins que ce ne soit pour le chant, de s’évertuer à retrouver l’=_r_= vibrant qu’on prononçait avec la pointe de la langue: cet =_r_= a disparu à peu près de l’usage, au moins dans les villes, et surtout à Paris, où on grasseye, la pointe de la langue appuyée contre les dents inférieures.
4º Deux nasales, qui étaient aussi qualifiées de liquides par les grammairiens grecs: =_m_= et =_n_=, l’une labiale, l’autre dentale.
5º Deux consonnes =_mouillées_=: =_l_= et =_n_=.
L’=_l_= mouillé s’écrit par =_ll_= après =_i_=: _fi_ll_e_; par =_il_= ou =_ill_= après =_a_=, =_e_=, =_eu_=, =_ou_=: _ba_il, _ca_ill_e_, _sole_il, _pare_il, _deu_il, _feu_ill_e_, _bou_ill_e_. Il s’écrit aussi =_lh_= ou =_ilh_= dans les noms méridionaux, comme _Me_ilh_ac_ ou _Mi_lh_au_ et =_gli_= en italien. A la vérité, le son véritable de l’=_l_= mouillé, que l’on confond souvent avec =_ly_=, est aujourd’hui perdu pour la plupart des Français, malgré les efforts suprêmes de Littré, et se confond désormais avec le simple =_yod_=[18].
L’=_n_= mouillé s’écrit =_gn_=; il se rapproche très sensiblement de l’=_n_= suivi de la semi-voyelle =_y_=, et se confond souvent avec lui.
6º A ces dix-huit consonnes simples il faut ajouter une consonne double, =_x_=, qui se prononce de diverses façons, mais qui en principe représente cs; et d’autre part l’=_h_=, qui ne se prononce plus guère, même quand il est aspiré, mais qui dans ce cas sert toujours à empêcher l’élision et la liaison.
Quelques considérations générales sur l’accent tonique.
Avant de commencer l’étude particulière des voyelles, une distinction capitale est à faire, celle des voyelles accentuées ou toniques, et des voyelles atones, car l’=_e_= dit muet n’est pas seul atone, et toute voyelle qui ne porte pas l’accent tonique s’appelle atone. Or l’_accent tonique_, très faible en français par comparaison avec les autres langues, est cependant très important, comme on va voir. Mais il ne faut pas le confondre avec l’accent dit oratoire, ou emphatique, qui est tout autre chose.
L’_accent oratoire_ se place sur la syllabe quelconque que l’on désire mettre en relief, et souvent même sur des mots complètement atones, comme je. Il se met en général sur la première syllabe des mots. Ch. Nyrop, le grammairien danois, qui est classique chez nous en matière de grammaire française, a relevé dans un cours public la phrase suivante, dont il a noté les accents d’après le débit du professeur: «_Ain_si nous avons _d’u_ne part une progression _croi_ssante, _d’au_tre part une progression _dé_croissante.» On dirait de même: c’est un mi_sérable_; at_tention!_ im_possible_. Toutefois, si la première syllabe commence par une voyelle, l’accent oratoire se reporte le plus souvent sur la seconde, afin de faire vibrer la première consonne: _in_sen_sé_. Cela est particulièrement nécessaire quand il y a liaison avec le mot précédent, dont la consonne finale prendrait sans cela trop d’importance: _c’est im_pos_sible_ et non c’est im_possible_. Paul Passy a noté que certains mots sont prononcés plus souvent avec cet accent qu’avec l’accent normal: beau_coup_, _ex_trê_mement_, ter_rible_, ri_dicule_, ban_dit_, etc., et surtout des injures, comme co_chon_; mais tous ces mots reprennent l’accent normal, si on les prononce avec le calme parfait. Ainsi l’accentuation de beaucoup de mots est dans une sorte d’équilibre instable, qui se prête admirablement à l’expression de la pensée ou du sentiment, avec toutes leurs nuances[19]. Seulement l’accent oratoire, qui est arbitraire, peut bien exercer une grande influence sur l’_intensité_ des voyelles: il n’en exerce aucune sur le timbre.
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Il n’en est pas de même de l’_accent tonique_, qui est fixe, et qui vient directement du latin: malgré sa faiblesse, il a conservé sa place originelle dans les mots de formation populaire, et il est uniquement sur la dernière syllabe masculine des mots, les syllabes muettes ne comptant pas: _prés_a_ge_ a l’accent tonique sur a, _cour_o_nne_ sur o, _quatri_è_me_ sur è. D’ailleurs beaucoup de mots d’une et même deux syllabes, articles, pronoms, prépositions, conjonctions, s’appuient sur leurs voisins et n’ont pas d’accent propre ou très peu. D’autres mots ont un accent, et peuvent le perdre au profit d’un monosyllabe qui suit, lequel peut le perdre à son tour au profit d’un autre monosyllabe; ainsi dans les expressions laissez, laissez-moi, laissez-moi là, l’accent est toujours uniquement sur la dernière syllabe, c’est-à-dire successivement sur sez, sur moi et sur _là_[20]. Et il faut noter que l’accent oratoire ne détruit pas nécessairement l’accent tonique: dans je reste, tu t’en vas, l’accent oratoire peut être sur je et tu, mais cela n’empêche pas l’accent tonique d’être sur res et vas.
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Cela posé, on comprend sans peine que les voyelles qui ont un accent tonique fixe ont beaucoup plus d’importance que les voyelles atones. Ce point est capital, et la question de savoir si une voyelle est ouverte ou fermée, longue ou brève, ne se pose réellement avec intérêt que si cette voyelle est tonique. En effet, les voyelles atones, n’ayant pas l’importance des autres, se prononcent presque toutes plus ou moins légèrement, à moins d’une intention spéciale; aussi sont-elles rarement fermées et rarement longues; car on ne peut fermer ou allonger une voyelle que par un acte exprès de la volonté[21].
Ainsi les voyelles atones sont généralement assez brèves et assez ouvertes, sans l’être beaucoup; elles sont moyennes, dans tous les sens du mot, et diffèrent assez peu les unes des autres. On peut comparer pour la quantité les deux a de adage ou placard, où le second est beaucoup plus long que le premier, et pour l’_ouverture_, les deux o de folio ou siroco, où le second seul est fermé. On met le plus souvent un accent aigu sur l’_e_ à l’intérieur des mots, quand il n’est pas muet; mais il ne s’ensuit pas que cet e soit fermé: il est, lui aussi, moyen dans tous les sens. Par exemple dégénéré a d’abord trois e à peu près identiques, et qui, malgré l’accent aigu qui les assimile au quatrième, sont en réalité aussi distincts de lui que de l’_e_ ouvert et long qui termine le présent _dégénère_[22].