Ce phénomène est si général et si nécessaire, que la même syllabe changera son ouverture et sa quantité suivant la place qu’elle aura dans le mot, c’est-à-dire suivant qu’elle sera ou ne sera pas tonique. Nous venons de voir le troisième é de dégénérer s’allonger manifestement dans dégénère; inversement l’_a_ de cave s’abrège dans caveau. Une voyelle tonique qui était fermée et longue s’ouvre à demi et s’abrège en perdant l’accent: bah, ébahir; une voyelle tonique qui était ouverte et longue se ferme à demi et s’abrège aussi: or, dorer; si bien que par exemple l’_e_ de pied, qui est fermé, et l’_e_ de diffère, qui est ouvert, deviennent identiques, ni ouverts ni fermés (malgré l’accent aigu), dans piéton et différer.
Même si la syllabe ne se déplace pas dans le mot, il suffit qu’elle perde l’accent au profit du monosyllabe qui la suit, pour que son ouverture et sa quantité changent également: aime est moins ouvert et moins long dans aime-t-il, où l’accent est sur il, que dans il aime; peux est moins fermé et plus bref dans peux-tu que dans tu peux; êtes se prononce plus légèrement dans vous êtes fou que dans fou que vous êtes. Il n’est même pas besoin d’un monosyllabe héritant de l’accent du mot qui précède: il suffit qu’un mot accentué soit suivi immédiatement d’autres mots liés à lui intimement par le sens, pour que le seul affaiblissement de l’accent produise un léger changement d’ouverture ou de quantité, car l’accent qui n’est pas tout à fait final est toujours plus faible que l’accent final; ainsi aime, étant moins accentué, est aussi moins ouvert et plus bref dans je les aime depuis longtemps, articulé sans pause, que dans je les aime tout court.
* * * * *
On voit quelle est l’importance du phénomène: il se manifeste aussi bien dans les assemblages de mots que dans les mots considérés séparément. C’est un point qu’il ne faudra jamais perdre de vue dans l’étude des mots pris séparément. Nous le rappellerons d’ailleurs plus d’une fois au lecteur. Mais de toutes ces considérations il résulte que l’objet principal de la première partie de ce livre sera l’étude des voyelles toniques, qui sont de beaucoup les plus importantes. Quant aux voyelles atones, j’entends celles qui sont dans le corps des mots, nous ne laisserons pas d’en dire un mot à la suite dans chaque chapitre, mais seulement comme complément, et parce que le phénomène général dont on vient de parler ne se manifeste pas également dans tous les cas. Il faut voir notamment dans quelles circonstances il peut se faire qu’une syllabe qui perd l’accent garde néanmoins en partie ses qualités premières.
Autres observations générales.
En dehors de la distinction capitale que nous venons de faire entre les voyelles toniques et les atones, nous pouvons encore, avant de passer à l’étude des voyelles particulières, simplifier sensiblement la besogne par avance au moyen de deux observations générales concernant les voyelles toniques qui peuvent être ouvertes, =a=, =e=, =eu=, =o=.
C’est un fait constant que les groupes de consonnes abrègent la voyelle qui précède, et cela est vrai des toniques encore plus que des autres. Donc une voyelle tonique n’est jamais longue, et encore moins fermée, quand elle est suivie de deux consonnes articulées: secte, golfe. Je dis articulées toutes les deux, car d’une part une consonne double n’a jamais en fin de mot que la valeur d’une consonne simple; d’autre part, dans un mot tel qu’_amante_, on ne prononce qu’une seule consonne, l’_n_ n’étant plus que le signe extérieur de la nasalisation; de même dans Duquesne, l’_s_ ne sert plus qu’à allonger la voyelle. Mais si les deux consonnes sont articulées, elles produisent le même effet que l’atonie, et elles le produisent avec une régularité et une constance parfaites, que nous ne trouverons pas ailleurs. Par exemple, apte, arc, arche, taxe (car _x_=_cs_), etc., ou secte, berge, ferme, reste, vexe, etc., ou docte, dogme, golfe, porche, etc., ont la voyelle plus ou moins brève, suivant les cas, mais jamais longue et toujours ouverte, et ces finales n’ont jamais d’accent circonflexe[23].
Toutefois, ces groupes de deux consonnes ne comprennent pas ceux où la seconde, mais la seconde seule, est une liquide, =l= ou =r=; car ceux-là sont traités en français comme s’ils ne faisaient qu’une seule consonne[24]. Ainsi les finales en -acle ou -adre, par exemple, peuvent être, comme nous le verrons plus loin, longues ou brèves, ouvertes ou fermées, et ne doivent pas être confondues avec les finales en -acte ou -apte, ou même -arle, toujours ouvertes, et toujours brèves ou moyennes; de même etre peut être long ou bref (être, mètre), tandis que -erte, fait des mêmes lettres, n’est jamais long; l’_a_ est long et fermé dans _s_a_bre_, tandis qu’il est nécessairement ouvert et moyen dans _b_a_rbe_, qui a les mêmes consonnes, et même dans _m_a_rbre_, qui en a une de plus.
Malgré cette restriction, il reste un nombre considérable de finales toniques dont nous n’aurons pas à nous occuper: plus de trente pour chacune des voyelles =_a_=, =_é_=, =_o_=[25]. Nous n’aurons donc à étudier que trois catégories:
1º Les voyelles finales, avec ou sans consonne muette: _panam_a, _am_a(s), _clim_a(t), _estom_a(c);
2º Les voyelles suivies d’une seule consonne articulée, simple ou double, avec ou sans e muet: _cart_e_l_, _mart_è_le_, _mort_e_lle_;
3º Les voyelles suivies de deux consonnes articulées dont la seconde seule est =_l_= ou =_r_=, la première étant simple ou double: _m_aî_tre_, _m_è_tre_, _m_e_ttre_.
Notre seconde observation préliminaire à propos des voyelles toniques =_a_=, =_e_=, =_eu_=, =_o_=, c’est que, lorsqu’elles ont l’accent circonflexe, elles sont longues en principe, quand elles sont suivies d’une syllabe muette, sauf dans les formes verbales[26].
De plus, les voyelles =_a_=, =_eu_=, =_o_= sont fermées quand elles sont surmontées de l’accent circonflexe: _p_â_te_, _j_eû_ne_, _r_ô_le_, tandis que l’=_e_=, également fermé jadis, au moins dans certains mots, est aujourd’hui très ouvert presque partout dans le même cas: _p_ê_che_, _fr_ê_le_, _t_ê_te_.
Nous verrons qu’il en est exactement de même de nos quatre voyelles devant l’_s_ doux: _écr_a_se_, _heur_eu_se_, _ch_o_se_ se prononcent comme _p_â_te_, _je_û_ne_, _r_ô_le_; de même _trap_è_ze_ ou _franç_ai_se_ comme _p_ê_che_ et _fr_ê_le_. Aussi les finales -ase, -euse, -ose, -èse ou -aise n’ont elles jamais d’accent circonflexe[27].
Au contraire, nous verrons l’=_r_= allonger toujours, et le =_v_= ordinairement, la voyelle qui précède, mais sans jamais la fermer: _ch_a_r_ et _ch_e_r_, _b_eu_rre_ et _b_o_rd_, _br_a_ve_ et _br_è_ve_, ont la voyelle longue, mais ouverte.
PREMIÈRE PARTIE
LES VOYELLES
Pour étudier les voyelles, nous suivrons l’ordre du tableau. Nous examinerons donc successivement:
1º La voyelle =_a_=, à laquelle nous joindrons le groupe =_oi_=, diphtongue si l’on veut, puisqu’il exige deux sons vocaux, ou et a, mais qui est plus exactement un a précédé d’une semi-voyelle, ou ou w, et qui en tout cas peut avoir les mêmes nuances que l’_a_;
2º La voyelle =_e_=, ouverte ou fermée, en y joignant =_œ_= et =_æ_=, diphtongues latines, généralement fermées, ainsi que les groupes =_ai_= (ou =_ay_=) et =_ei_= (ou =_ey_=), qui sont généralement ouverts;
3º La voyelle =_eu_=, ouverte ou fermée;
4º La voyelle =_o_=, ouverte ou fermée, avec le groupe =_au_= (ou =_eau_=), généralement fermé;
5º Les voyelles extrêmes, =_i_=, =_u_=, =_ou_=, essentiellement fermées, et sur lesquelles il y a donc peu à dire, parce que la prononciation en diffère peu d’un mot à l’autre;
6º Les voyelles nasales, avec leurs graphies diverses, faites en principe des diverses voyelles, suivies d’un =_n_= ou d’un =_m_=;
7º L’=_e_= muet;
8º Les =_semi-voyelles_=, c’est-à-dire, si l’on préfère, les =_diphtongues_=.
I.--LA VOYELLE A.
1º L’A final.
L’=_a_= final n’est ni long ni fermé, sans être tout à fait bref ni tout à fait ouvert; il est, si l’on veut, moyen, quelle que soit d’ailleurs son origine, même l’ablatif latin: _cameli_a, _pari_a, _tapioc_a, _falbal_a, _panam_a, _me_a _culp_a, _opér_a, _delt_a, _il v_a.
Il y a quelques exceptions, j’entends quelques =a= fermés. Ce sont:
1º Le nom même des lettres a et k, et les notes de musique fa et la: comparez la lettre a avec il a, et c’est un la avec _il est là_[28].
Toutefois, dans l’expression a b c, l’_a_, devenu atone, comme l’_à_ de à Paris, est moins nécessairement fermé que quand il est seul.
2º Le mot _bêt_a. On se demande pourquoi, si ce mot est vraiment une forme dialectale de bétail, où l’_a_ s’est ouvert depuis longtemps. Nous noterons cependant que ce mot s’emploie surtout comme une espèce d’interjection, dont le son se prolonge.
3º Le mot _chocol_a_t_, au moins à Paris. C’est peut-être à cause de son étymologie espagnole _chocol_a_te_, mot qui a l’accent sur l’_a_; mais cet a est destiné à s’ouvrir, comme dans les autres mots en -at, et on n’est nullement obligé de le fermer.
4º Les interjections _b_a_h_ et _hourr_a, dont le son se prolonge naturellement; mais si l’on fait de hourra un substantif, il rentre dans la règle générale. Hourra est d’ailleurs d’origine anglaise, et avait d’abord un =_h_= final; or l’_h_ final, qui, en dehors des interjections bah et pouah, appartient uniquement à des mots d’origine étrangère, avait pour effet d’allonger et de fermer l’_a_; mais cet effet est aussi en voie de disparition, à mesure que les mots achèvent de se franciser[29].