Son cœur bondit de joie lorsqu’il tira de son courrier neuf lettres pour Pelletier, toutes écrites de la même petite écriture de jeune fille. Il n’y en avait aucune pour lui, aucune du genre de celles que Pelletier recevait et l’isolement navré qu’il en ressentit devint presque du malaise.
Il sourit doucement comme s’il enfreignait une consigne. Il ouvrit une des lettres de Pelletier, la dernière écrite et, tranquillement, se mit à la lire. Elle débordait de la délicate tendresse d’un amour de jeune fille et des larmes vinrent à ses yeux rougis.
Puis il s’assit pour y répondre. Il parla de Pelletier à la jeune fille et lui avoua qu’il avait ouvert sa dernière lettre.
Ce qu’il lui dit surtout, c’est que ce serait une agréable surprise pour un homme qui devenait fou--mais il employa le mot neurasthénie au lieu de folie--si elle venait à Churchill, au printemps prochain, pour s’y marier. Il lui dit qu’il avait ouvert sa lettre parce qu’il aimait Pelletier mieux que la plupart des hommes n’aiment leurs frères. Puis il recacheta la lettre, remit son courrier à l’inspecteur, empaqueta ses médicaments et ses provisions et se disposa à repartir.
Le même jour arriva à Churchill un métis qui avait chassé le renard blanc près de l’Esquimau Aveugle et qui de temps à autre faisait office d’éclaireur dans ce ressort. Il apportait la nouvelle qu’il avait aperçu un blanc et une blanche à dix milles au sud de la rivière Maguse. Le renseignement fit frissonner Mac Veigh.
--Je m’arrêterai au camp de l’Esquimau, dit-il à l’intendant. Voilà qui vaut d’être éclairci, car je n’ai jamais connu de femme blanche au nord du soixantième degré dans ce pays. Ce pourrait être Scottie Deane.
--Ce n’est pas très vraisemblable, repartit l’intendant. Scottie est grand, droit et fort. Coujag dit que l’homme n’était pas plus haut que lui et marchait comme un bossu. Mais s’il y a des blancs par là, leur histoire mérite d’être connue.
Le lendemain matin, Mac Veigh partit pour le Nord. Il atteignit la demi-douzaine d’_igloos_ qui composaient le village d’Esquimaux, tard le troisième jour. Bye-Bye, le chef, ne se montrant pas du tout encourageant, Mac Veigh lui donna une livre de bacon et, en retour de ce magnifique présent, Bye-Bye déclara n’avoir vu aucun blanc.
Mac Veigh lui donna une autre livre de bacon et Bye-Bye ajouta qu’il n’avait entendu parler d’aucun blanc. Il écouta avec le regard sans âme d’un morse, tandis que Mac Veigh lui faisait comprendre qu’il irait à l’intérieur de la contrée, le lendemain matin, à la recherche d’un blanc qu’on lui avait dit se trouver par là. Cette même nuit, pendant une aveuglante bourrasque de neige, Bye-Bye disparut du camp.
Mac Veigh laissa ses chiens au repos dans le village d’_igloos_ et s’élança vers le Nord-Ouest, sur des raquettes, dès l’aube de l’aurore arctique qui n’était guère mieux que la nuit elle-même. Il projetait de continuer dans cette direction jusqu’à ce qu’il atteignît la steppe, puis de patrouiller dans un large rayon qui le ramènerait au camp des Esquimaux la nuit suivante.
Pour commencer, il fut retardé par l’ouragan. Il perdit les traces des raquettes de Bye-Bye à cent mètres des igloos. Toute la journée il chercha dans les endroits abrités les indices d’un campement ou d’une piste. Dans l’après-midi le vent tomba, le ciel s’éclaircit et, à la suite de ce calme, le froid devint si intense que les arbres craquaient avec bruit comme des coups de revolver.
Mac Veigh s’arrêta pour dresser un feu de broussailles et manger son souper à la lisière de la steppe, juste comme la lueur glacée des étoiles commençait à briller au-dessus de sa tête. Il faisait une nuit immaculée et calme. La bordure des bois du Sud s’étendait là-bas, derrière lui, et, au Nord, il n’y avait pas de futaies sur au moins trois cents milles. Entre ces deux limites, rien de vivant et, par conséquent, aucun bruit. A l’Est, le barren s’enfonçait comme un doigt immense, large de dix milles, que Mac Veigh devrait traverser pour arriver à atteindre la contrée boisée au delà.
Et c’était au delà qu’il avait le plus grand espoir de découvrir une piste. Quand il eut fini son souper, il bourra sa pipe et s’assit à croupetons auprès de son feu, regardant au lointain par delà la steppe. Puis, on ne sait pour quel motif, il se sentit envahi d’une étrange et bizarre émotion et regretta de ne pas avoir emmené un de ses chiens fatigués pour lui tenir compagnie.
Il était accoutumé à la solitude; il s’était moqué des choses qui avaient rendu fous d’autres hommes. Mais, ce soir, il lui semblait qu’il était environné d’un mystère qu’il n’avait jamais éprouvé auparavant, de quelque chose qui s’insinuait soudain au tréfonds de son âme et qui précipitait les battements de son cœur.
Il pensa à Pelletier sur son lit de fièvre, à Scottie Deane, puis à lui-même. Après tout, y avait-il beaucoup à choisir entre leur sort, à eux trois?
Une vision surgit lentement devant lui du feu de broussailles et il y vit l’image de Scottie, l’homme réduit aux abois par l’homme et menant le grand combat pour se garder d’être pendu par le cou jusqu’à ce que la mort s’ensuivît; puis il vit Pelletier mourant d’une maladie née de la solitude et, derrière ces deux-là, comme un pâle camée sortant une seconde de l’obscurité, il vit se dessiner un visage. Et c’était un visage de jeune fille et l’image s’en évanouit sur-le-champ. Il avait espéré contre tout espoir qu’elle lui aurait écrit de nouveau. Mais elle l’avait abandonné.
Il se redressa en ricanant, un peu de joie et un peu de douleur aussi, tandis qu’il songeait au cœur loyal qui attendait Pelletier. Il attacha ses raquettes et s’élança à travers la steppe. Il avançait rapidement, regardant d’un regard aigu, droit devant lui. La nuit se faisait plus claire, les étoiles plus brillantes. Le zip, zip, zip des pointes de ses raquettes était l’unique bruit qu’il entendît, en dehors du premier son faible et sifflant de l’aurore boréale dans le ciel du Nord qui lui arrivait comme le glissement frissonnant des meules d’acier d’un traîneau sur la neige durcie.
Au lieu de bruits, la nuit autour de lui commençait à s’emplir d’une vie spectrale. Son ombre lui faisait signe et grimaçait devant lui; les halliers rabougris semblaient bouger. Ses yeux étaient vigilants et aux aguets. A part soi, il se disait bien qu’il ne verrait rien et pourtant un instinct insolite l’incitait à la prudence. A intervalles réguliers, il s’arrêtait pour écouter et flairer dans l’air une odeur de fumée. De plus en plus, il devenait pareil à une bête de proie. Il laissa le dernier buisson derrière lui. Devant lui aucune ombre ne brisait désormais l’étendue de la nuit étoilée. Des murmures sinistres arrivaient avec le vent qui s’enflait du nord.
Tout à coup, Mac Veigh s’arrêta et passa son fusil au creux de son bras. Quelque chose qui n’était pas le vent montait du profond de la nuit. Il souleva de ses oreilles sa casquette de fourrure et écouta. Il entendit de nouveau, faiblement, le chant glacial des meules d’un traîneau.
Le traîneau se rapprochait, venant de la steppe, et Mac Veigh se prépara à la rencontre. Il enleva ses grosses moufles de fourrure, les accrocha à son ceinturon et les remplaça par des gants d’ordonnance plus légers. Il examina son revolver pour voir si le barillet n’était pas gelé. Puis, debout, silencieux, il attendit.
CHAPITRE II
BILLY RENCONTRE LA FEMME
Du fond des ténèbres, un traîneau s’avançait lentement. Il se dessina enfin en ombre indécise et Mac Veigh comprit qu’il allait passer tout près de lui. Il discerna, tout à tour, une silhouette humaine, trois chiens et le toboggan. Il y avait quelque chose d’effrayant dans le calme de ce fantôme de vie sortant indistinct de la nuit.
Mac Veigh ne pouvait plus entendre le traîneau, bien qu’il fût à moins de cinquante pas de lui. La silhouette à l’avant marchait à pas lents et la tête baissée, et les chiens et le traîneau suivaient en ligne spectrale. Le conducteur ni les bêtes ne soupçonnaient la présence de Mac Veigh, silencieux et immobile dans la nuit blême. Ils furent en face de lui avant qu’il fît un mouvement.
Alors, il s’avança rapidement en poussant un grand holà! Au bruit de sa voix répondit un cri sourd, les chiens s’arrêtèrent dans leurs traits et la silhouette courut à l’arrière du traîneau. Mac Veigh saisit son revolver. En une demi-douzaine de vastes enjambées, il atteignit le traîneau. Un visage pâle le regardait dans la lumière frissonnante. Mac Veigh regarda à son tour avec le plus profond ahurissement, car les grands yeux noirs épouvantés qui le fixaient et le visage pâle étaient les yeux et le visage d’une femme.
Pendant une seconde, il fut incapable de bouger ou de parler. L’inconnue leva les mains et repoussa en arrière son capuchon de fourrure, de sorte qu’il vit luire ses cheveux dans la nuit d’étoiles.
C’était une femme blanche. Soudain, il vit dans son visage une expression qui le fit frémir et il baissa les yeux sur l’objet à portée de sa main. C’était une longue caisse grossière. Il se recula d’un pas.