Déjà le murmure de M. Pernichon récitant le Confiteor s’élevait et s’abaissait dans le silence, car il affecte d’accentuer irréprochablement son latin. La tête penchée, les yeux clos, ses minces lèvres un peu serrées par un douloureux sourire, l’abbé Cénabre semblait attentif au murmure familier, bien qu’il n’en perçût encore que l’odeur. Une odeur fade et comme fanée, moins atroce qu’écœurante, flotte en effet autour de cet homme chétif, dévoré d’une austère envie. Mais sa conscience est d’une fétidité plus douce encore.
La piété du jeune rédacteur de la Vie moderne n’est pas hypocrisie pure: peut-être pourrait-on la dire sincère, car elle a sa source au plus secret de lui-même, dans la crainte obscure du mal, le goût sournois de l’atteindre par un biais, avec le moindre risque. Le peu qu’il a de doctrine politique ou sociale est commandé par ce même besoin pathétique de se livrer à l’ennemi, de livrer son âme. Ce que les niais qui l’entourent appellent indépendance, hardiesse, n’est que le signe visible, bien que méconnu, de sa morose nostalgie de l’abandon total, d’une définitive liquidation de lui-même. Tout ennemi de la cause qu’il prétend servir a déjà son cœur; toute objection venue de l’adversaire trouve en lui une pensée complice. L’injustice commise envers les siens suscite aussitôt non la révolte, pas même une lâche complaisance, mais dans le double recès de son âme femelle, la haine de l’opprimé, l’ignoble amour du vainqueur.
Sa vie intérieure est mêmement trouble, équivoque, jamais aérée, malsaine. S’il prend des libertés avec la doctrine, il affecte un respect scrupuleux du précepte moral. Sans doute obéit-il ainsi à certaines règles capitales de son jeu, mais il craint aussi l’enfer, enviant si secrètement ceux qui le bravent qu’il croit seulement les mépriser. Soucieux d’éviter tout éclat en ce monde ou dans l’autre, il administre sa conscience avec dégoût, tel un boutiquier renié par sa clientèle à son comptoir désert. Il sent lui-même l’effrayante immobilité, la flétrissure d’une adolescence se survivant à elle-même dans l’âge mûr. Une seule fois, en danger de mort, il a tenté l’épreuve d’une confession générale, et d’avoir remué ce passé sans histoire, cette fiente aigrie, il a connu avec effroi que toutes ces fautes ensemble ne faisaient pas la matière d’un vrai remords.
A l’oreille de l’abbé Cénabre les ordinaires aveux se succédaient dans leur ordre accoutumé. Car c’est la coquetterie de M. Pernichon que cette confession rapide, méthodique, qu’il aborde avec une autorité risible et mène jusqu’au terme ainsi qu’un clinicien sa leçon... Des prêtres naïfs en demeurèrent quinauds: à peine osèrent-ils absoudre un pénitent si bien informé. Néanmoins, jamais jusqu’à ce jour le célèbre auteur des Mystiques florentins n’a daigné rompre le fil du discours avant le soupir final, qui s’achève même parfois en toux discrète d’une irréprochable candeur... Cette fois encore le petit homme fut écouté en silence. Mais quand il eut fini, surpris de ne rien entendre, il leva les yeux et rencontra le regard du prêtre rivé au sien dans une immobilité sinistre.
La curiosité n’a pas ce feu sombre, le mépris cette tristesse, la haine une telle amertume. Le blême Pernichon, comme pris dans l’étau, se sentit soudain ouvert, sondé jusqu’aux reins. Incapable de surmonter et fixer ce regard incompréhensible, il y chercha une seconde, il désira de toute son âme glacée, y découvrir l’imperceptible déviation de la démence, sa flamme oblique. Mais ce regard tombait d’aplomb sur ses épaules. Littéralement, il en sentit la forme et le poids comme si, dédaigneux de traverser la misérable conscience, le regard la modelait, la pétrissait avec dégoût, faisait jouer dessus la lumière. De ressentir l’effraction d’une clairvoyance supérieure est déjà une humiliation trop vive, mais la honte atteint son point de perfection quand la lucidité d’autrui nous découvre en plein notre propre avilissement. D’ailleurs, ce regard si dépouillé de toute cupidité vaine exprimait une sorte d’attention plus outrageante encore, bien que concertée, celle qu’on porte sur les choses dont la bassesse purement matérielle reste au-dessous d’un jugement particulier, n’est qu’un point de comparaison, une mesure commune aux formes supérieures et spirituelles de la honte.
Mais à quoi donc l’abbé Cénabre comparait-il intérieurement le petit homme? Car on ne considère ainsi que la part déshonorée de soi-même.
--Mon ami, dit-il tout à coup (le feu de son regard, au même instant, tomba), comment vous voyez-vous?...
--Comment je me vois? soupira M. Pernichon. Je ne comprends pas, vraiment... Je ne sais pas très bien...
--Écoutez-moi, reprit l’abbé Cénabre avec douceur, cette question vous peut surprendre dans sa simplicité. Chacun porte un jugement sur sa propre personne, mais il y entre peu de sincérité, qu’on le veuille ou non: c’est une image retouchée cent fois, un compromis. Car observer est une opération double ou triple de l’esprit, au lieu que voir est un acte simple. Je vous demande d’ouvrir les yeux avec ingénuité, de vous saisir du regard entre les hommes, de vous surprendre tel que vous êtes, dans l’accomplissement de la vie.
--Je comprends votre pensée, s’écria Pernichon, délivré de sa première angoisse... J’avoue que... Je suis un homme plein de contradictions.
L’abbé Cénabre réfléchit un long moment, et de moins sots que le rédacteur de la Vie moderne eussent pu croire qu’il priait.
--J’avoue d’ailleurs--permettez-moi de vous faire cette objection, reprit aussitôt Pernichon--que l’examen que vous me proposez... n’est pas de ceux-là... enfin sort un peu de l’ordinaire... Je pensais qu’on n’apportait jamais, en ces matières, trop de méthode... d’attention... J’aurais craint même...
--Ne craignez rien, répondit le prêtre d’une voix glacée. Mais ne répondez pas si cela vous plaît.
--J’obéis, au contraire, poursuivit le petit homme, avec un zèle furieux, misérablement. Certes, je ne vous apprendrai rien que vous ne sachiez déjà. Quelque effort que je fasse, en dépit du petit nombre de mes fautes réelles, la sensualité m’éprouve sans cesse. Cela aussi, vous le savez. Mais il est peut-être bon que vous me le fassiez redire, et que j’en sente la confusion.
D’abord, l’abbé Cénabre se tut. La mèche de la simple lampe posée sur la table à portée de sa main (car il craignait tout autre éclairage) grésilla, cracha dans le verre une mince ligne de fumée noire. Comme il se penchait en étendant le bras, Pernichon vit le tremblement de ses longs doigts. Presque aussitôt, la flamme ranimée fit sortir de l’ombre la tête osseuse, léonine, le front et les joues d’une pâleur extrême, presque livide. Et la soudaine apparition de ce visage contracté, découvert tout à coup à l’improviste, par surprise, serrait le cœur d’un remords obscur, comme d’une indiscrétion intolérable.
--Ainsi, dit-il enfin, la sensualité vous éprouve? Cela est peut-être une vue de l’esprit. Vous vous croyez des passions fortes. Et cependant vous n’accusez que des fautes, en apparence du moins, légères?
--Je n’attendais pas de vous ce reproche, murmura Pernichon. Et il regretta aussitôt ce mot imprudent.
Car déjà, sans daigner y répondre directement, la même voix glacée--si glacée que l’imperceptible accent meusien s’en trouvait stérilisé, ne s’entendait plus--prononça:
--Ne craignez rien de la sensualité. Vous ne me faites pas illusion, à moi, ni peut-être à vous-même. Ah! c’est là sans doute un sujet de petit intérêt, une vérité à ramasser peu précieuse! Les prêtres de quelque expérience, en dépit d’un préjugé constant, n’accordent à la vie sexuelle qu’une valeur de symptôme. Qui en fait l’objet unique de son investigation est sûr de se tromper lourdement. D’ailleurs, elle n’a d’intérêt, n’apporte d’utiles données, enfin ne révèle que les hautes cimes, quand elle est le miroir trouble, l’image difficile à interpréter, le signe matériel des contradictions d’un grand cœur. Encore faut-il qu’elle existe par elle-même, qu’elle ait son histoire, son caractère propre et singulier.
--Devrait-on accumuler les faiblesses pour mériter d’être réputé une âme haute, un grand cœur! dit timidement Pernichon, que le sens de ces paroles assez obscures irritait moins que leur accent. Je vous écoute dans un esprit de soumission, mais si sévèrement que je me juge, il ne m’est pas défendu d’avoir conscience des efforts que j’ai faits, des tentations que j’ai surmontées! Si je n’ai pu, hélas! avancer bien loin dans la voie de la perfection, au moins ai-je maintenu ma ligne de résistance morale, suis-je resté sur place. La blessure est encore ouverte, j’en conviens; grâce à Dieu, le mal ne m’a pas dévoré.
Il ronflait d’émotion entre ses mains, et son front, de nouveau, se couvrit de sueur.
--Ce dernier entretien sera poussé jusqu’au bout, reprit la voix, dans votre intérêt, mon ami, et encore pour ma délivrance. Je devrais me reprocher d’avoir tardé si longtemps. Observez comme ce premier coup de sonde a porté juste, et quel cri révélateur il tire de vous. J’ai vu éclater l’abcès, mon enfant.