--Mon Père, dit Pernichon, étouffé de surprise et de colère, je ne m’explique pas votre dureté.
--En vous écoutant, déjà bien des fois, à cette même place, j’avais ce mot sur les lèvres: Vous croyez-vous donc vivant?
--Je ne pense pas, répéta l’autre, qu’un véritable zèle apostolique s’exprime avec cette sorte de haine.
A ces paroles, et comme si le seul mot de haine l’eût touché, l’abbé Cénabre faillit perdre son habituelle maîtrise de soi. Il rougit, frappa vivement la table de sa main ouverte, rougit plus fort, et reprit enfin, d’une voix apaisée:
--Pardonnez-moi ce mouvement d’humeur: je ne suis pas un apôtre, je ne saurais l’être. L’esprit critique l’emporte chez moi, ou plutôt il absorbe toutes les autres facultés. Une extrême attention finit par consumer la pitié.
Il prit la main du petit homme dans les siennes.
--Mon ami, je m’étonne du parti pris de ces prêtres un peu sots et bornés qui, par leur zèle indiscret, entretiennent tant de bonnes gens dans l’illusion qu’ils donnent à faire à tous les démons de la luxure. Les termes de l’art militaire ajoutent à ces fadeurs un ridicule de plus. Il n’est parlé que de combats, d’assauts livrés ou repoussés, de défaites et de victoires... Hélas! mon enfant, moi qui vis--je puis dire--dans la familiarité des saints, et parmi eux des plus subtils, que voulez-vous que je pense de cette guerre illusoire où les malheureux se mesurent avec leurs ombres? Bien plus...
Il lui pressait plus affectueusement les mains.
--Il n’y a pas là, continua-t-il qu’une erreur de jugement: une duplicité fort perverse. A vous prendre simplement (si vous voulez bien), j’estime, je tiens pour avéré que, loin d’opposer une résistance aux tentations extérieures, vous entretenez avec beaucoup de peine et d’application, une concupiscence dont chaque jour affadit le venin. De la source désormais tarie, vous remuez la boue, pour en respirer au moins l’odeur. Par économie de vos forces, il vous plaît de vivre dans ce mensonge d’un nom prodigué à des séductions imaginaires, lorsque votre sensualité suffit à peine à exercer utilement votre malice. Que me parlez-vous de lutte intérieure? Je vois trop clairement les pensées suspectes, les désirs refroidis, l’acte avorté. Qui réaliserait ces fantômes vous ferait un tort bien cruel. C’est justement cette ombre que votre appétit veut consommer, non pas une chose vivante. Je vous parle ici plutôt en savant qu’en prêtre: le débauché va se jeter comme un dément sur les voluptés qu’il presse et, dans l’excès de sa folie, il offre du moins au regard le spectacle d’un homme qui ne se ménage pas... Mais vous!... Mais vous... Votre vie intérieure, mon enfant, porte le signe moins.
Volontairement ou non, l’air siffla entre les lèvres de Pernichon, comme d’un baigneur surpris par le froid.
--L’idée que vous avez de vous-même, reprit la voix avec une sorte d’affreuse tendresse, n’est pas fausse: il en est d’elle comme de ces formules mathématiques, dont il faut seulement intervertir les signes. Votre médiocrité tend naturellement vers le néant, l’état d’indifférence entre le mal et le bien. Le pénible entretien de quelques vices vous donne seul l’illusion de la vie.
A ces mots, M. Pernichon se leva, mais il resta debout et muet devant son bourreau.
--L’expérience de la vie--et plus encore mes modestes travaux historiques--reprit l’abbé Cénabre, m’ont enseigné le petit nombre de vies positives...
--Je respecte assez votre caractère et votre personne, dit tout à coup le publiciste avec une espèce de dignité, pour vous laisser achever. Mais vos injustes paroles sont de celles auxquelles on ne répond pas.
--Je n’en terminerai avec vous que plus commodément, répondit le prêtre. Votre présence a été l’occasion de tout ceci, non sa cause. Votre disgrâce n’est que de vous trouver devant moi, à cette heure, aujourd’hui.
Il respira bruyamment, et quand il eut ainsi gonflé sa poitrine, le sang parut de nouveau se retirer de ses joues et de son front. Il resta d’une pâleur livide.
--Telle heure sonne, mon enfant, poursuivit-il, où la vie pèse lourd sur l’épaule. On voudrait mettre à terre le fardeau, l’examiner, choisir, garder l’indispensable, jeter le reste. Retenez cette confidence, puisque je la fais tout haut, devant vous. Je tenterai ce choix. Il le faut. Je suis prêt.
Il se tut brusquement, laissa tomber la tête. Puis soudain:
--Allez-vous-en! Allez-vous-en! s’écria-t-il par deux fois, avec une extraordinaire violence.
Tout autre que Pernichon eût sans doute obéi, mais sa maladresse porte le tragique en puissance. D’ailleurs un sort navrant le place toujours là où il ne doit pas être, et l’y tient jusqu’au complet épuisement, utilisation parfaite du ridicule ou de l’odieux.
--Je regrette d’avoir été la cause involontaire... commença-t-il.
--Cause de quoi? pria doucement l’abbé Cénabre. Je vous le dis: vous n’êtes cause de rien. Pourquoi vous humilierais-je gratuitement? Entendez néanmoins cette parole: le monde est plein de gens qui vous ressemblent, qui étouffent les meilleurs sous leur nombre. Qu’êtes-vous venu faire dans notre bataille d’idées? Vous la quitterez sans regret, avec un petit profit.
Le visage de Pernichon, en dépit de sa vulgarité, eut une expression vraiment humaine, presque noble:
--Je n’ai pourtant pas choisi le parti des vainqueurs, dit-il.
--C’est que le parti des vainqueurs est le parti des maîtres, et vous sentez cruellement que vous n’êtes pas né un maître. Mais vous vivez dans leur ombre, et leur caresse vous fait du bien.
Et il ajouta, après un silence, posément:
--Il vous fallait, d’ailleurs, quelque chose à marchander.
--Jamais, monsieur le chanoine, s’écria Pernichon, jamais, dis-je, mes ennemis ne m’ont tenu pour un homme à vendre!
--Mon enfant, dit l’abbé Cénabre, ne vous fâchez pas si, dans cet entretien tout intime, j’utilise une connaissance particulière de vos ressources, de votre capacité morale. Vous êtes un intermédiaire-né. D’où vient que le parti--ou pour parler leur langage--le milieu catholique est si favorable à la multiplication de cette espèce? Parce que dans une société politique de plus en plus étroitement solidaire, si fortement constituée en groupes dont la discipline est exacte et l’individualisme exclu, il est le suprême refuge d’un opportunisme démodé. Du radicalisme au socialisme, théoriquement, le passage semble aisé. Pratiquement, il n’en est pas de même, car c’est proprement changer de clientèle. Mais croire en Dieu, et vivre dans l’indulgente obédience de l’Église est une position si commode! On est d’un parti sans en être. En cette matière, rien de moins étroit que le dogme: il semble même à certains proposer l’indifférence politique comme une règle. Aussi que de distinctions, de nuances, que de choix pour l’amateur, quel éventaire! De concession en concession, de surenchère en surenchère, un jeune ambitieux qui n’aime pas le bruit et travaille avec méthode, peut aller aussi loin qu’il lui plaît, sans perdre le précieux avantage d’être moins un partisan qu’un allié,--un ami du dehors, toujours à contrôler, jamais sûr,--comme ces pauvres dames qui gardent dans le saint état du mariage pour quoi elles n’étaient pas faites, l’odeur et le ragoût du passé.
--Vous jouez un jeu cruel, dit Pernichon d’une voix tremblante, un jeu bien cruel. Et même si ces paroles ne devaient rester secrètes...
--Je vous les abandonne, dit l’abbé Cénabre. Faites-en ce qu’il vous plaira.
Puis, tout à coup, un mouvement intérieur, irrésistible, bouleversa de nouveau ses traits. Le sourire s’arrêta sur ses lèvres, son regard durcit, le tremblement de ses mains redevint visible. Et sa colère même parut comme dévorée par un sentiment plus violent et plus mystérieux.
Il baissa lentement les paupières. Le silence qui suivit fut difficile à surmonter.
Dès le premier moment de cette soudaine, imprévisible attaque, M. Pernichon s’était trouvé désarmé. Habile à certaine escrime du langage, au jeu de l’allusion, la violence directe le paralyse, agit littéralement comme un poison de sa volonté. Mais que dire de cette violence si cruellement calculée, passant de l’invective à un accent d’amertume douloureuse, puis de sollicitude incompréhensible? Néanmoins la stupeur finit par laisser tout à fait la place à la crainte, puis à une confusion pire... Pour la première fois peut-être, sa pauvre âme creva son enveloppe et parut blême et hagarde aux propres yeux de Pernichon pour disparaître aussitôt, ainsi qu’un rêve égaré dans le matin... Et ce n’était point tant les paroles de l’abbé Cénabre que la transfiguration de ce prêtre subtil et la contagion d’un rêve que trahissaient son attitude et sa voix--non! ce n’était point de telles paroles restées si vagues dans la colère ou le mépris, qui eussent à elles seules arraché un instant le malheureux hors de sa gaine, ainsi qu’un muscle qui, sous les doigts du chirurgien, jaillit tout à coup de la peau. D’être réputé habile, ambitieux, profond calculateur de ses chances, ami douteux, prudent ennemi, n’était pas pour l’offenser; mais ces dernières violences l’atteignaient à un lieu plus sensible, profond, secret, comme au point d’équilibre de son humble destin: l’habitude, devenue consubstantielle à sa pensée, d’une lutte intime, une opinion de lui-même soudain déracinée, le besoin de se classer, une certaine stabilité. La seule hypothèse--soudain vraisemblable--d’une vie sans réalité spirituelle introduite comme par effraction dans une conscience d’ordinaire si ménagée, en découvrait brutalement le désordre absolu. Que d’autres, qui tiennent de leurs actes un compte plus ou moins sévère (comme on observerait les étoiles sans lire les indications du compas), négligent dans leur calcul l’orientation de la volonté, la perversion de l’instinct!... Le terrible n’est pas de ces étrangers dont les routes croisent nos routes, mais dans ce propre visage que l’âme arrachée verra soudain face à face, et ne reconnaîtra pas.