CATULLE MENDÈS
L’HOMME Tout Nu
PARIS VICTOR-HAVARD, ÉDITEUR 168, Boulevard Saint-Germain, 168
1887 Droits de traduction et de reproduction réservés
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
JEUNES FILLES, 6e édition 1 vol. JUPES COURTES, 8e édition 1 vol.
PROLOGUE
I
En ce temps-là, Loys le Jeune, septième du nom, lequel fut si chagrin d’avoir brûlé au sac de Vitry treize cents personnes réfugiées dans une église, qu’il alla en croisade en faire périr un bien plus grand nombre, étant roi des fleurs de lys de France, et la reine Éléonore, sa femme, étant certes la plus belle dame et la plus experte aux choses de l’amour qui eût jamais résolu un jeu-parti ou présidé un tribunal de gaye-science; Conrad de Souabe, de qui l’épée d’un seul coup coupait un Sarrasin en deux, portant la couronne de fer des empereurs d’Allemagne; Eugène, évêque des évêques, qui fit un miracle pendant sa vie et deux miracles après sa mort (d’où l’on pourrait induire qu’un pontife décédé vaut mieux qu’un pontife vivant), étant pape à Paris pendant qu’Arnaud de Brescia était consul à Rome; le marquisat de Provence ayant pour marquis Raymond, comte de Toulouse; et Flodoard qui venait d’épouser une veuve, bien qu’un concile eût enjoint aux ecclésiastiques de ne se marier qu’avec des femmes vierges, étant évêque d’Avignon: en ce temps-là, le dixième jour des kalendes de mai, trois fils de noble père, Pierre, Marcabrus, Aymeril, sires de Pierrefeu, laissèrent dès l’aube levée leur habitacle familial, qui était bien la plus chétive châtellenie de la Langue d’oc, saluèrent d’un geste d’adieu l’écu armorial dont se décorait encore l’ogive disjointe du porche, et s’en allèrent à travers pays, sans damoiseau ni écuyer du corps, Pierre chevauchant un fort destrier d’Ongrie, comme il convient à un jeune et hautain baron, Aymeril assis sur une vieille haquenée avec l’air doux d’une personne d’Église, et Marcabrus à pied, par la raison que l’allure du plus pacifique quadrupède eût gâté en le secouant le vin épicé dont il avait rempli sa gourde de voyage, et aussi parce que, ses deux frères en selle, il n’avait pas même trouvé un roussin dans les écuries du château.
Cheminant de la sorte, avec d’inégales allures, ainsi qu’il est dit des trois frères Curiaces au premier livre des histoires de Titus Livius, ils arrivèrent, l’un après l’autre, en un lieu qui était appelé le carrefour de Marcellane; c’était là que, jadis, Marthe, sœur de Lazare, venant de Palestine par mer, s’était arrêtée avec sa servante Marcelle. Sans doute il eût été plus naturel de donner à cet endroit le nom de Marthe elle-même, mais, depuis que la sainte y avait fait halte, il était passé là tant de serfs revenant de la glèbe, tant de routiers sans vergogne, de matois et de mercelots, de mauvais-garçons et autres turlupins, que le nom d’une servante était bien assez bon pour un lieu aussi mal famé.
Les trois frères, s’étant rejoints, ne se parlèrent pas d’abord. Autour d’eux, largement, le soleil d’avant midi illuminait et chauffait d’un bout à l’autre de l’horizon la plaine pierreuse et dorée de Provence. Nul bruit dans la solitude, sinon parmi l’herbe rase les cris secs des cigales, qui semblaient les pétillements de la terre brûlée.
II
Ils regardaient, Pierre, Aymeril, Marcabrus, la tour carrée du château de Pierrefeu, déjà lointaine du côté de l’orient, et s’efforçaient de distinguer encore sa girouette en métal peint qui avait la figure d’un coq faisan. Ils crurent entendre, apporté jusqu’à eux dans une bouffée de mistral, le grincement de l’oiseau de fer. Il leur sembla que la vieille maison les rappelait. Ils se sentaient le cœur serré, comme ceux qui s’en vont pour ne plus revenir.
C’était là-bas que, du vivant de leur père, leur enfance avait grandi. Le défunt sire de Pierrefeu avait été un gentilhomme d’espèce assez remarquable; ivrogne au point qu’il cachait dans la manche de son surcot une bouteille d’hypocras pour boire pendant la messe, débauché si insatiable de plaisir, que, n’ayant point assez des serves de son domaine, il achetait bon an mal an trois belles filles amenées des côtes levantines par les pirates de la mer méditerranée, et tellement pieux qu’il n’eût point mis en perce une tonne de vin ou délacé la cotte d’une pucelle, sans s’être au préalable signé deux fois en l’honneur de son patron le grand saint Eusèbe, évêque de Verceil. Ses vices, comme on voit, vivaient en bonne intelligence avec sa dévotion. D’ailleurs, nuls reproches à craindre, car, prudemment, il choisissait pour chapelains de bons buveurs comme lui; ses trois fils avaient pu naître, Marcabrus d’une Maltaise, Aymeril d’une Lépantine, Pierre d’une Égyptienne, sans scandaliser ces dignes clercs, qui lui pardonnaient les désordres de son lit, en considération du bel ordre de sa cave, et aussi à cause de sa vénération pour les saints mystères.
Or, à chacun des trois bâtards échut, dès leur jeune âge, comme par un équitable avancement d’hoirie, une des trois propensions paternelles.
Le jour où Marcabrus, l’aîné, gros garçon de neuf ans, gras des joues et fortement lippu, but du vin pour la première fois, il éprouva, tandis que la bonne coulée lui descendait du gosier dans la panse, un tressaillement si délicieux, suivi d’un si parfait bien-être, qu’il ferma les yeux, dans l’extase, et les rouvrit tout luisants de larmes de joie! Dès lors, il comprit que la Providence l’avait fait naître pour être un grand buveur, et n’eut garde de résister à la vocation céleste. Il aima le vin et l’honora. Il envia les tonnes du cellier toujours imbues de la rouge liqueur et se promit de leur ressembler autant que faire se pourrait. A douze ans, il vidait d’un seul trait le hanap de sire Eusèbe, qui ne contenait pas moins d’un demi-lot de boisson, et ne le posait vide sur sa table qu’en s’écriant: Encore! mais il ne voulut pas être de ces bas ivrognes qui, n’ayant aucune sensibilité dans les papilles buccales, font peu de différence entre les crus excellents et les crus médiocres; véritables éponges qui se gonflent indifféremment de toute humidité. Il devina qu’on pouvait faire de la beuverie un art. Il étudia, expérimenta, compara. Bientôt il sut distinguer, paupières closes, rien qu’en écarquillant les narines, le vin de Sézanne du vin d’Auxerre, et de loin, à la seule couleur, il ne manquait pas de reconnaître le Saint-Pourçain d’Auvergne. D’ailleurs, l’amour de boire ne le rendit pas injuste envers le manger, et il prisait fort, entre deux gorgées, un cuissot d’écureuil en sauce cameline, surmonté de grenades et de dragées vermeilles. A peine était-il hors de page, qu’il avait le nez rose, ce qui était un joli commencement.
Aymeril, le dernier né des frères, se tenait plus souvent dans la chapelle que dans les environs des cuisines ou des caves, et, garçonnet encore, lorsque, pour servir la messe, il montait les marches de l’autel, le front couvert d’une rougeur tendre, il avait le regard humble et circonspect, le frais sourire clos des jeunes ecclésiastiques. A seize ans, svelte et grêle, cheveux blonds presque blancs, pâles joues, un peu creuses, joli comme un novice sous la cuculle de lin étroite, à capuchon pointu, il avait déjà fait plus d’un pèlerinage à la grotte de Sainte-Baume, où Marie-Madeleine vécut trente ans et fut nourrie par les saints Anges; à Autun, qui vit Lazare mourir pour la seconde fois, et jusqu’aux dix-sept chapelles du Roc-Amadour, où le bon chevalier Roland consacra à Notre-Dame un don d’argent du poids de Durandal. Comme s’il eût été bénédictin, Aymeril jeûnait quatre jours par semaine, et il se donnait fort congrûment la discipline avec une peau d’anguille remplie de sable, selon l’usage des Camaldules. On vit plus d’une fois, le matin, dans son lit, des taches de sang fraîches encore, car il portait un cilice de crin où s’ajoutaient des clous. Il parlait peu, priait beaucoup, baisait souvent des amulettes, ne manquait jamais de réciter un Ave quand un reître ou un vilain lâchait devant lui quelque blasphème, fuyait, sans trop de hâte, la compagnie des dames, rougissait jusqu’aux tempes, ce qui lui donnait un air fort touchant, lorsqu’une galante, en passant, s’avisait de lui sourire, et se montrait surtout dévot à sainte Aliénor, une grande sainte comme on sait, bien qu’une fois en sa vie elle ait été induite du péché de luxure--mais on ne l’y prit plus--par un démon incube que les uns nomment Chamos et les autres Cimmeriès, marquis de l’enfer.
Pour ce qui était de Pierre, son sang provençal, épicé par le sang égyptiaque que lui avait infusé sa mère, lui incendia de bonne heure les veines, et il faut avouer qu’à peine éloigné du giron de sa nourrice, il se rendit fort redoutable aux garcettes des environs et même aux concubines paternelles. Que si l’une de celles-ci omettait, avant de retirer son jupel, de clore hermétiquement la porte de son réduit, elle ne tardait pas à voir luire dans l’entre-bâillement quelque chose qui ressemblait à la mèche d’une lampe, et qui était l’œil de Pierre, allumé. Pourquoi l’écureuil noir, de branche en branche, poursuit un autre écureuil, et pourquoi le cerf, au mois d’avril, brame, il ne le savait pas encore et le devinait déjà. Dans les rousses après-midi de juin, lorsque, sous le soleil fécond qui surchauffe la terre, l’herbe se frotte à l’herbe, et la branche à la branche, et la bête à la bête, lui, parmi les fortes odeurs de sève, les cris d’accouplement et les soupirs de délice dont la nature l’enveloppait, s’arrêta plus d’une fois contre un tronc d’arbre, étonné de son haleine qui lui brûlait les lèvres et tenant à deux mains son cœur gonflé par une ivresse douloureuse. Un jour enfin, ayant vu dans une mare claire se baigner Bénédicte, la fille du chancelier du château, et l’ayant entendue dire à une grenouille qui lui était sautée dans le giron: «Retire-toi, bestiole, c’est ici la place de mon ami,» il comprit que l’on devait être bien aise entre les bras d’une pucelle et jura d’apprendre sans retard comment on devait s’y comporter. Dès cette heure, étant âgé de quinze années, il dépassa singulièrement les exploits des faunes et des satyres, poursuiveurs de nymphes, de qui mention est faite dans les écrits des poètes de l’ancien temps. Il fut un endiablé tentateur de femelles, un déchireur de guimpes, un trousseur de cottes, flairant des lys dans toutes les gorgerettes, mangeant des fraises à toutes les bouches. Comme il avait eu pour seuls modèles les bêtes sauvages qui ne souffrent guère d’atermoiements dans leurs épousailles, il ignorait de tout point les bienséantes pratiques en usage parmi les dames et les chevaliers, et montrait des façons promptes et violentes. Il disait aux filles: «Je vous aime!» comme un autre leur eût dit: «Dieu vous garde!» Et pas une ne s’avisait de lui répondre des paroles peu engageantes, car il était bien fait de corps, blanc de peau, brillant des yeux, abondait en promesses de joie, paraissait tout à fait apte à multiplier les preuves de ses dires, et, ce qui importe beaucoup, employait volontiers en festins ou présents les gros tournois d’argent dérobés à l’épargne paternelle.
