Mais le temps de ces largesses n’était plus. Maintenant Eusèbe de Pierrefeu reposait sous une lame de marbre, dans la chapelle du château, ce qui était fort convenable pour un homme pieux, et non loin de sa cave, ce qui devait être une consolation pour un ivrogne défunt. Des richesses du digne sire, il restait ce qu’en avaient laissé les chapelains, les filles d’amour et les majordomes, c’est-à-dire rien, et les trois jeunes frères assemblés dans le carrefour de la Marcellane, considéraient tristement le domaine familial d’où les exilaient la misère et l’ennui.
III
Marcabrus, le premier, releva la tête, renversa le cou pour mieux avaler quelques lampées de vin cuit, et, dans cette attitude, renflant ses grosses joues, fit reluire au soleil son nez couleur d’azur, globulé çà et là de beaux rubis saignants.
--Oh! çà, frères, dit-il en rebouchant sa gourde d’un vigoureux coup de paume, allons-nous fondre en pleurs comme des grappes sous le pressoir? Il est véritable que l’état de nos affaires n’est pas très florissant. Mais quoi! la vigne, sèche et rabougrie en hiver, se couvre en mars de feuilles et de raisins en septembre. Le pis, c’est que ma bouteille de voyage est vide comme une poche de joueur, et, à la remplir six fois par jour, j’aurai bientôt fondu les cent florins d’or de mon héritage. N’importe, je suis mon chemin vers Toulouse, où je dois être élu, par protections spéciales, pourvoyeur de la cave comtale. Adieu, frères! on dira plus tard, en voyant le carrefour de la Marcellane: «C’est ici que les trois sires de Pierrefeu, après s’être embrassés, se séparèrent d’un bon accord pour suivre chacun sa pente.»
Là-dessus, ayant accolé Pierre d’abord, Aymeril ensuite, qui de leurs selles s’étaient penchés vers lui, il tourna le dos pour enfiler l’une des routes qui rayonnaient du carrefour.
Pierre l’arrêta d’un geste inquiet.
--Tu emportes l’argent? dit-il.
--Tu gardes le destrier, répondit Marcabrus. Un bon cheval de guerre, propre à faire belle figure dans les tournois, est mieux séant à un chevalier comme tu l’es qu’une chétive sacoche de monnaies.
--Il est vrai que j’ai le cheval, dit Pierre.
Quand Marcabrus se fut éloigné, Aymeril baisa dévotement une petite image de sainte Aliénor qu’il portait suspendue à son cou par un ruban de soie, et dit, les yeux baissés:
--Depuis longtemps j’ai fait le vœu de m’en aller joindre à Constantinople le pieux roi Loys et la douce reine Éléonore, pour, de là, me rendre en Palestine, avec l’armée des barons chrétiens. Je répandrai mon âme en pleurs de repentir, car j’ai beaucoup péché! sur le sépulcre de la divine hostie, et en aumônes aux pèlerins les cent florins d’or de mon héritage. Adieu, frère, que la céleste miséricorde vous accompagne en vos aventures!
--Toi aussi, tu emportes l’argent? dit Pierre.
--Tu gardes le bel habit, répondit Aymeril. Un galant accoutrement qui rend plaisant aux yeux vaut mieux que cent pièces d’or pour un gentil chevalier amoureux des dames comme tu l’es.
--Il est vrai que j’ai l’habit, dit Pierre.
Il demeura seul dans le carrefour de la Marcellane, et, triste un peu, baissa le front; mais quand il eut considéré sa monture et son vêtement, il lui vint aux lèvres un sourire de gloire.
Le destrier en effet était de haute race. Nul chevalier, dans les joutes de Charlemagne ou d’Artus, n’en chevaucha de plus fier. Noir, avec une étoile blanche au chanfrein, le poitrail large et bosselé d’artères, la crinière presque rase et drue, deux braises aux naseaux, et battant le vent de sa queue, il faisait en piaffant jaillir les mottes de terre plus haut que le chaperon de son cavalier.
Pour le costume, il était si resplendissant que jamais impératrice de Rome n’en donna de plus beau à son meilleur chevalier. Sur le velours écarlate du fronteau une queue de paon blanc, fixée par une cocarde, faisant royalement la roue. Le surcot de samit rouge, armorié de chimères et de licornes, laissait voir les manches collantes d’une cotte de sandal bleu tendre, découvrait en s’écartant la soie azurée des chausses et s’achevait en une garniture de menu-vair que dépassaient les estiviaux de velours, pointus, à bandes de pierreries. Une escarcelle pendait à la ceinture de la cotte, vide il est vrai, mais en cuir cordouan, et scellée d’un fermoir d’or.
Jeune et robuste, l’œil luisant et la bouche rouge dans sa claire face imberbe,--car, seuls, les vilains, ou, par vœu, ceux qui revenaient de croisade, portaient barbe et moustache,--Pierre de Pierrefeu, sur ce cheval, dans ce costume, était superbe au soleil.
--J’irai donc seul! dit-il. Bois, Marcabrus; jeûne, Aymeril. J’envie de plus belles ivresses et de plus doux tourments. J’ai dans mon cœur l’immense espoir de tous les amours. Eh! quelle femme résisterait à un cavalier aussi bien mis, monté sur un aussi beau cheval?
Riant d’un beau jeune rire, et dressé sur ses étriers, il cria dans le vent qui passe, avec la voix d’un héraut d’armes qui proclame un tournoi:
--Soit fait savoir à toutes les dames de la vicomté que je les appelle au combat d’amour! Nulle gentille personne, à moins qu’elle n’ait excuse de vieillesse ou de laideur, n’évitera ma victoire. Iseult de Blancheflor, Oriane, Élys, Hélène, ô beautés inconnues, voici mon cartel: Je vous aime!
Mais il continua d’un ton moins hautain, en considérant l’une après l’autre les trois routes qui étoilaient la plaine:
--Cependant de quel côté dirigerai-je mes conquêtes? Ce lieu découvert ne me semble guère propice aux tendres aventures, et il est peu probable que j’y voie venir à ma rencontre Blancheflor la reine, ou Madame Oriane que suit partout un vieux nain morisque, barbu de neige et tout de vermeil habillé.
Une chose fâcheuse aussi, c’est qu’il n’avait pas un tournoi vaillant et que, selon toute apparence, il aurait faim à l’heure du souper et sommeil à l’heure du gîte.
Comme il se grattait l’oreille, assez perplexe, il crut apercevoir dans le lointain de la route qui s’ouvrait à sa gauche, là-bas, devant un bois de chênes nains et d’oliviers gris de poussière, quelque chose de rouge qui allait, venait, flambait dans la clarté.
--Un jupon de femme! C’est un signe qui m’est envoyé pour me montrer ma voie. Oui, certes, je vois un jupon! Est-il plus belle bannière pour qui cherche les batailles d’amour?
Là-dessus, ramassant les rênes et piquant la bête des deux éperons, il s’élança dans un nuage de poussière soulevée, en droite ligne, vers la jupe, comme un trait d’arc vers une cible. La queue de paon de son chaperon battait derrière lui la poussière et le soleil. C’est ainsi que Pierre de Pierrefeu partit pour les aventures, si l’on en croit ce que raconte en son livre De arte amatoria et de reprobatione amoris, le savant homme André, chapelain du Roy de France.
LIVRE PREMIER
LA COUR D’AMOUR
CHAPITRE I
POURQUOI LE CHATEAU DE ROMANIN AVAIT UNE TOURELLE NEUVE
Non loin du bourg de Saint-Rémy en Provence, dans un col des montagnes alpines qui bornent l’horizon d’un demi-cercle de crénelures granitiques, au-dessus d’un bois d’oliviers et d’yeuses naines où l’on voyait plus de gazelles que de guivres et d’aurochs, où chantaient autant d’oiseaux que dans la plus grande forêt du monde, s’érigeait une très noble baronnière qu’on appelait le château de Romanin.
Il reste aujourd’hui de l’antique demeure trois pans de murs tombés, sur qui grimpent des lierres et broutent des chèvres maigres; son nom même est presque oublié; le bergerot ou le bouvier qui s’est étendu, à l’heure de la méridienne, sur l’un des débris de pierre et regarde le ciel en sifflant quelque ronde provençale, croit peut-être qu’il repose sur une roche roulée de la montagne. Mais, dans le temps où les barons de la chrétienté française et teutonique, de qui saint Bernard avait exaspéré le zèle, naviguèrent vers Constantinople, et où Pierre de Pierrefeu aperçut un jupon rouge qui allait et venait dans la lumière de midi, le château de Romanin dominait seigneurialement la contrée.
Flanquée de deux fortes tours qui braquaient sur la plaine les trous noirs de leurs archières et que coiffaient des chaperons de tuiles, sa façade était haute et large; un balcon de marbre rosâtre y saillait lourdement entre deux gloriettes ajourées de lys et de trèfles, qui s’effilaient, légères, jusqu’au-dessus du toit; et, six à droite, six à gauche, des fenêtres étroites, aux carreaux de vélin colorié, luisaient au fond d’embrasures ogivales où l’on voyait, les jours de fêtes, onduler et flamboyer dans le vent, au soleil, les bannières et les blasons des hôtes.
Tournée depuis deux siècles vers le couchant, la façade avait pris une belle couleur de pourpre orangée; mais une des grosses tourelles, construite il y avait quarante ans à peine, était encore toute blanche; il vous plaira de savoir pourquoi le château de Romanin montrait une tourelle neuve.
Doulce de Saint-Didier, jadis, aimait Antiphanor, et comme elle était belle et gorgiasse, et jouait de la harpe à quinze cordes aussi bien qu’en joua sainte Corinne, dame de Tanagre, en Béotie, elle n’était point dédaignée de celui qu’elle avait élu.