COMTE LÉON TOLSTOÏ
DEUX GÉNÉRATIONS
TRADUCTION DE M. E. HALPÉRINE
DEUXIÈME ÉDITION
PARIS LIBRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER PERRIN ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS 85, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35
1886 Tous droits réservés.
DU MÊME AUTEUR
KATIA. Traduction de M. le comte d’Hauterive. 6e édition, 1 volume in-18. Prix 3 fr.
A LA RECHERCHE DU BONHEUR. Traduit et précédé d’une préface par M. E. Halpérine, 4e édition, 1 vol. in-18. Prix 3 fr.
LA MORT. Traduit et précédé d’une préface par M. E. Halpérine, 3e édition, 4 vol. in-18. Prix 3 fr.
DEUX GÉNÉRATIONS
... Jomini et toujours Jomini; de l’eau-de-vie pas un mot.
(E. Davidov.)
Vers 1800, au temps où les chemins de fer et les routes carrossables, le gaz et la bougie de stéarine, les divans élastiques et bas, les meubles vernis, les jeunes désillusionnés à monocle, les femmes philosophes et libérales, les charmantes dames aux camélias qui pullulent aujourd’hui;--au temps naïf où, quand on allait en carriole de Moscou à Saint-Pétersbourg, il fallait emporter avec soi ses provisions et rouler pendant huit longs jours sur une route molle de poussière ou de boue;--au temps où l’on aimait à manger des côtelettes Pojarski, des sonnettes de Valdaï et des Boubliki[1];--au temps où, pendant les longues soirées d’automne, les chandelles de suif s’écroulaient lentement en fumeuses stalactites, éclairant des familles de vingt à trente personnes,--les soirs de bal on garnissait les candélabres de bougies de cire ou de blanc de baleine;--au temps où l’on rangeait les meubles avec symétrie, où nos pères, qui n’étaient pas seulement jeunes par l’absence de rides et de cheveux gris, se battaient pour une femme et se précipitaient d’un bout du salon à l’autre pour ramasser le mouchoir qu’on avait laissé tomber, exprès ou non;--au temps où nos mères portaient des robes à courte taille et à larges manches, et décidaient du sort des familles à la courte paille;--au temps où les charmantes dames aux camélias n’osaient affronter le grand jour;--enfin au temps naïf des loges maçonniques, des _Tugendbund_[2], au temps des Miloradovitch, des Davidov, des Pouchkine[3], une réunion de pomestchiks[4] avait lieu dans la ville de K., chef-lieu du gouvernement du même nom, et les élections des représentants de la noblesse tiraient à leur fin.
[1] Pâtisserie sèche en forme de couronne.
[2] Associations d’étudiants.
[3] Écrivains russes.
[4] Propriétaires terriens.
PREMIÈRE PARTIE
I
--Eh! n’importe!... Au salon, soit, dit un jeune officier enveloppé d’une schouba[5] et coiffé d’une casquette de hussard, en s’élançant d’un traîneau de voyage arrêté devant un des meilleurs hôtels de la ville de K.
[5] Fourrure.
--L’affluence est très grande, mon petit père Votre Excellence, fit le portier de l’hôtel qui avait déjà eu le temps d’apprendre de l’ordonnance du jeune officier que celui-ci était le comte Tourbine. De là l’«Excellence» dont il honorait l’arrivant.--La femme du pomestchik--Afremova--a promis de partir dans la soirée avec sa fille. Dès le départ de ces dames, vous occuperez leur chambre, le numéro 11, poursuivit-il en précédant le comte dans le corridor et en se retournant à chaque pas.
Dans le salon commun, groupés sous un portrait en pied de l’empereur Alexandre Ier, plusieurs nobles étaient assis à une petite table et buvaient du champagne. Quelques marchands, de passage à K., se tenaient un peu à l’écart, couverts de leur schouba bleue.
Le comte entra dans le salon, appelant Blücher, un grand chien qui le suivait, ôta son manteau, dont le collet était couvert de givre, alla s’asseoir auprès de la table et commanda de la vodka[6], tout en engageant la conversation avec les personnes présentes. Sa mine agréable et ouverte, encore rehaussée par un dolman de satin bleu du meilleur goût, l’eut vite fait agréer. On lui tendit une coupe de champagne.
[6] De l’eau-de-vie.
Le comte prit d’abord son petit verre de vodka, puis commanda une bouteille de champagne dont il offrit à ses nouvelles connaissances.
Le yamstchik[7] entra, s’approcha du hussard et demanda son pourboire.
[7] Cocher de la poste.
--Sachka[8], donne-lui.
[8] Sachka, diminutif d’Alexandre.
Le yamstchik sortit avec Sachka et revint presque aussitôt en tenant une pièce d’argent dans sa main ouverte.
--Eh quoi! mon petit père, articula-t-il, rien que cela!... Cependant, j’ai fait le possible pour être agréable à Votre Noblesse... Vous m’aviez promis cinquante kopeks[9] et il ne m’en donne que vingt-cinq.
[9] Un demi-rouble vaut environ un franc vingt-cinq.
--Sachka, donne-lui un rouble.
Sachka, les yeux baissés, fixait les pieds du yamstchik.
--Il a reçu assez, dit-il d’une voix de basse.--D’ailleurs, je n’ai plus d’argent.
Le comte tira de son portefeuille deux billets bleus[10], tout ce qu’il possédait, et en tendit un au yamstchik, qui lui baisa la main et sortit.
[10] Un billet bleu vaut cinq roubles.
--Je suis arrivé au bout, dit l’officier.--Voici mes cinq derniers roubles.
--En bon hussard, comte, lui dit en souriant un des nobles présents, dont la grosse voix, la forte moustache et les jambes arquées décelaient un cavalier retraité.--Vous vous proposez de rester ici longtemps?
--Je n’y resterai pas si je ne songe à me procurer de l’argent... D’ailleurs, il n’y a pas de chambre dans ce maudit cabaret.
--Permettez, comte, il y en a, répliqua le cavalier, il y a la mienne, le numéro 7. Daignez y passer la nuit en attendant... Vous demeurerez bien trois jours ici... J’étais tantôt chez le predvoditel[11]; il serait enchanté de vous voir.
[11] Représentant de la noblesse.
--Comte, restez donc, fit un grand et beau jeune homme.--Pourquoi vous hâter?... Cela n’arrive qu’une fois tous les trois ans, une élection... Restez, si vous voulez voir nos demoiselles.
--Sachka, donne-moi du linge... Je vais au bain, ensuite nous verrons... Peut-être, en effet, me rendrai-je chez le predvoditel, dit le comte.
Puis il appela le domestique, lui dit quelques mots à l’oreille qui firent sourire celui-ci, qui répondit:--Cela est faisable--et sortit.
--Donc, mon petit père, je donne des ordres pour que ma malle soit portée dans votre chambre, dit le comte en s’éloignant.
--Je vous en prie... J’en serai heureux, répondit le cavalier en se précipitant vers la porte.
Là, il cria:
--N’oubliez pas que c’est au numéro 7.
Quand les pas du comte se furent éloignés, le cavalier regagna sa place et, s’asseyant plus près du tchinovnik[12], le fixa de ses yeux riants.
[12] Fonctionnaire.
--Mais c’est lui-même.
--Vraiment!
--C’est comme je te le dis. C’est lui-même, le hussard duelliste, lui, Tourbine, le ferrailleur célèbre entre tous. Il m’a reconnu, je le parie... Comment donc! mais nous avons mené joyeuse vie ensemble, à Lebediane. Nous sommes restés trois semaines sans nous coucher. C’était au temps où j’étais détaché à la remonte... Il y a eu là entre nous quelque chose... une de ces choses qui rapprochent les distances... Quel gas! hein!
--Un beau gas! Quelles manières agréables! On ne peut rien trouver à redire, dit le jeune homme. Comme nous nous sommes vite familiarisés... Il a vingt-cinq ans, tout au plus, n’est-ce pas?
--Non. Il paraît n’avoir que cet âge... mais il est moins jeune que cela... Non, il faut savoir ce qu’il vaut... Qui a enlevé la Megounova? lui; qui a tué Sabline? lui. Il a fait sauter Matnev par la fenêtre et gagné 300,000 roubles au prince Nesterov. C’est une tête brûlée; il faut le connaître. Joueur, duelliste, séducteur, un hussard dans l’âme, enfin, un vrai hussard. On ne fait que médire de nous, mais si l’on savait ce que c’est qu’un hussard--et quel temps c’était que celui-là!...
Et le cavalier raconta à son interlocuteur une partie de plaisir faite avec le comte, tellement fantaisiste qu’elle n’avait et ne pouvait avoir existé que dans son imagination. Première invraisemblance: il n’avait jamais vu le comte, ayant été mis à la retraite deux ans avant que celui-ci entrât au service. Deuxième invraisemblance: ce cavalier accompli n’avait jamais servi dans la cavalerie. Il avait été quatre ans un très modeste sous-officier dans le régiment de Biclev et avait pris sa retraite aussitôt qu’il avait été promu au grade de sous-lieutenant.
Mais--il y avait dix ans de cela--ayant hérité il passa en effet quelque temps à Lebediane, où il dépensa sept cents roubles avec les Cavaliers de la remonte. Il s’était fait faire un uniforme de uhlan avec des parements orange et avait pensé un moment entrer dans un régiment de cavalerie. Ces trois semaines passées à Lebediane formaient la période la plus sereine et la plus heureuse de sa vie. De sorte que ce rêve, il le transportait dans la réalité, le mêlait si bien à ses souvenirs qu’il finissait lui-même par croire à sa carrière de cavalier; ce petit travers ne l’empêchait pas d’avoir le cœur tendre et honnête et d’être très réellement un brave et digne homme.
--Oui, soupira-t-il.--Qui n’a pas servi dans la cavalerie ne nous comprendra jamais.
Il se campa à cheval sur une chaise et, allongeant la mâchoire inférieure, il continua d’une voix de basse:
