--Il t’arrivait de te promener devant l’escadron, non sur un cheval, mais sur un vrai diable, tout en ruades, et de ne faire qu’un avec ce démon. Le commandant, à la revue, s’avançait vers toi: «Lieutenant, disait-il, je vous en prie, sans vous on ne fera rien. Menez donc l’escadron à la parade.--C’est bien», disais-je. Et on se retournait vers les moustachus et on leur criait le commandement. Ah! le diable m’emporte, quel heureux temps!
Le comte revint du bain, rouge, les cheveux mouillés. Il alla droit à la chambre numéro 7, où le cavalier se trouvait déjà en robe de chambre, fumant sa pipe et rêvant avec une joie quelque peu mélangée d’effroi au bonheur qui lui arrivait de partager sa chambre avec le célèbre Tourbine.
--Que ferais-je? se disait-il,--s’il s’avisait de me mettre tout nu, de me mener hors de la ville et de me déposer en cet état sur la neige... ou bien de m’enduire de goudron... ou bien tout simplement... Non, il ne fera pas cela à un camarade... Il ne le fera pas, répéta-t-il pour se rassurer.
--Sachka, fit le comte,--qu’on donne à manger à Blücher.
Sachka parut, déjà gris de la vodka qu’il avait bue depuis son arrivée à l’hôtel.
--Tu n’a pas pu te retenir. Tu as déjà bu, canaille... A manger pour Blücher.
--Il ne crèverait pas pour attendre. Il est assez gras, répondit Sachka en caressant le chien.
--Ne réplique pas... Va et donne-lui à manger.
--Voilà comme vous êtes... Il faut que le chien ait à manger, et vous reprochez à un homme le petit verre qu’il a bu.
--Je vais te battre! s’écria le comte d’une voix qui fit trembler les vitres et donna froid au cavalier.
--Vous feriez mieux de demander si Sachka a mangé aujourd’hui, dit l’ordonnance.--Eh bien! battez-moi, puisqu’un chien, pour vous, est plus qu’un homme.
Au même instant il reçut au milieu du visage un tel coup de poing que sa tête alla cogner la cloison. D’un saut il fut dans le corridor, où il se laissa tomber sur une banquette.
--Il m’a cassé les dents! grognait Sachka en essuyant d’une main son nez ensanglanté et en grattant de l’autre le dos de Blücher qui se léchait.--Il m’a cassé les dents, Blüchka! Tout de même il est mon comte et je me jetterais dans le feu pour lui... Et voilà! Car il est mon comte, comprends-tu, Blüchka?... Et toi, as-tu faim?
Après être resté étendu quelques instants, il se leva, donna à manger au chien, et, presque dégrisé, alla servir le thé à son maître.
--Vous m’offenseriez, disait le cavalier en se tenant debout devant Tourbine, couché sur le lit, les jambes en l’air, et les pieds sur la cloison.--Je suis aussi un vieux militaire, un camarade, pour ainsi dire. Au lieu de vous laisser aller emprunter ailleurs, je tiens deux cents roubles à votre disposition. Je ne les ai pas maintenant, je n’en ai que cent; mais je puis me procurer le reste aujourd’hui même... Vous m’offenseriez en refusant, comte.
--Merci, mon petit père, merci, fit le comte, devinant aussitôt quel genre de rapports devaient s’établir entre eux. Et frappant sur l’épaule du cavalier:
--Donc, puisqu’il en est ainsi, nous irons au bal tantôt... A présent, qu’allons-nous faire?... Conte-moi ce qui se passe dans votre ville: Où sont les jolies femmes? qui fait la noce? qui joue aux cartes?
Le chevalier expliqua qu’il y aurait beaucoup de jolies femmes au bal; que l’ispravnik[13] Kolkov faisait la noce plus que tout autre, mais qu’il n’avait pas l’audace d’un véritable hussard et n’était qu’un bon garçon; que le chœur des tziganes d’Iliouchka chantait à K. depuis le commencement des élections, que Stiochka était le soliste et qu’aujourd’hui tous ceux de chez le predvoditel se réunissaient; que les enjeux aux cartes étaient très élevés: Loukhnov, un voyageur en ce moment à K., jouait argent sur table, et Iliine, le locataire de la chambre nº 8, un sous-lieutenant de uhlans, perdait beaucoup aussi. «Chaque soir on joue; et si vous saviez, comte, quel bon garçon est cet Iliine!... En voilà un qui n’est pas avare! Il vous donnerait sa dernière chemise.»
[13] Commissaire de police.
--Alors, allons chez lui et voyons quels sont ces gens, dit le comte.
--Venez, venez. Ils en seront enchantés.
II
Le sous-lieutenant de uhlans, Iliine, venait de s’éveiller depuis quelques instants. La veille il s’était mis à la table de jeu à huit heures du soir; il y était resté quinze heures consécutives, jusqu’à onze heures du matin. Il avait un peu trop perdu, mais combien au juste, il ne le savait pas, car il avait trois mille roubles de son argent et quinze mille appartenant au Trésor, qu’il avait mêlés avec les siens. Il craignait de compter, évitant ainsi de se convaincre qu’il devait en manquer.
Il était presque midi quand il s’endormit d’un sommeil profond, sans rêves, comme il arrive à un tout jeune homme après une grande perte. S’éveillant à six heures du soir, juste au moment où le comte Tourbine arrivait à l’hôtel, et apercevant à terre des cartes et de la craie, puis les tables maculées posées au milieu de la chambre, il se rappela avec terreur le jeu de la veille et le dernier «valet» recouvert qui lui avait coûté cinq cents roubles; mais, ne croyant pas encore à la réalité, il retira l’argent de dessous son oreiller et se mit à compter.
Il reconnut quelques-uns des billets cornés, ceux qui avaient passé de main en main, et se rappela toutes les péripéties du jeu. Il n’avait plus ses trois mille roubles et il en manquait deux mille cinq cents au Trésor.
Le uhlan avait joué quatre nuits de suite.
Il venait de Moscou, où il avait reçu l’argent du Trésor; à K., le maître de poste l’avait retenu sous le prétexte qu’il n’avait pas de chevaux, mais en réalité par suite de connivence avec l’hôtelier, désireux de garder pour un jour tous les étrangers de passage à K. Le uhlan, qui était un tout jeune homme, aimait le plaisir; ses parents venaient de lui donner trois mille roubles pour son équipement; il fut content de passer quelques jours à K., pendant les élections, comptant s’y bien amuser. Il connaissait une famille de pomestchiks de la localité et il se préparait à aller les visiter pour faire sa cour à la fille de la maison, quand le cavalier se présenta chez lui pour faire sa connaissance et, le soir même, sans aucune arrière-pensée, le présenta à ses amis Loukhnov et autres joueurs qui se trouvaient réunis dans le salon de l’hôtel.
De ce soir, le uhlan joua et non seulement ne se rendit pas chez son ami le pomestchik, mais ne songea plus à demander des chevaux au maître de poste, mais même, de quatre jours, ne sortit de sa chambre.
S’étant habillé et ayant pris son thé, il s’approcha de la fenêtre. Il voulait sortir un peu pour chasser le ressouvenir obstiné du jeu; il mit son manteau et descendit dans la rue.
Le soleil s’était déjà caché derrière les maisons blanches aux toits rouges; le crépuscule venait. Il faisait chaud. La neige fondante tombait à lourds flocons sur les rues boueuses. Il se sentit tout à coup triste à la pensée d’avoir dormi pendant toute cette journée qui finissait déjà.
«Cette journée, déjà passée, ne reviendra plus», pensait-il.
«J’ai perdu ma jeunesse», se dit-il tout à coup, non pas qu’il crût avoir effectivement perdu sa jeunesse. Il n’y songeait même pas. Cette phrase lui était venue machinalement.
«Que vais-je faire, maintenant?» raisonnait-il. «Emprunter à quelqu’un et partir.»
Une dame passait à ce moment sur le trottoir.
«Elle est sotte, cette dame», pensa-t-il, on ne sait pourquoi.
«Mais à qui emprunter?... J’ai perdu ma jeunesse.»
Il s’approcha d’une rangée de boutiques; un marchand, dans une chouba de renard, se tenait sur son seuil et appelait les chalands.
«Si j’avais écarté le huit, je me serais tiré d’affaire.»
Une pauvre vieille femme le suivait en pleurnichant.
«Personne à qui emprunter.»
Un homme, couvert d’une chouba d’ours, passait. Un agent de police stationnait.
«Qu’inventer, que faire d’extraordinaire?... Leur brûler la cervelle?... Non, c’est ennuyeux... J’ai perdu ma jeunesse... Quels beaux harnais sont pendus là... Je voudrais bien être dans une troïka... Eh! vous, chers amis!... Rentrons, Loukhnov viendra bientôt et nous jouerons.»
Il rentra et compta de nouveau son argent.
Non, il ne s’était pas trompé. Il lui manquait bien deux mille cinq cents roubles.
«Je mettrai vingt-cinq roubles comme premier enjeu. Au second, je ferai paroli... Puis sept fois sur quinze, sur trente, sur soixante... trois mille... J’achèterai un harnais et je partirai... Il ne me favorisera pas, le brigand... J’ai perdu ma jeunesse.»
Voilà ce qui se passait dans la tête du uhlan au moment où Loukhnov entra chez lui.
--Êtes-vous éveillé depuis longtemps, Mikhaïlo Wassiliitch? demanda Loukhnov en ôtant lentement de dessus son nez maigre ses lunettes d’or et en les essuyant soigneusement avec son foulard de soie rouge.
--Non. A l’instant même... J’ai bien dormi.
--Un certain hussard est arrivé. Il a élu domicile chez Zavalchevsky... Vous n’en avez pas entendu parler?
--Non... Eh bien! personne n’est encore arrivé?
--Ils sont allés en visite chez Priakhine. Ils vont arriver.
En effet, entrèrent presque aussitôt dans la chambre un officier de la garnison, qui accompagnait toujours Loukhnov, un marchand d’origine grecque au grand nez crochu et brunâtre, aux yeux noirs et enfoncés, un pomestchik potelé et gras, un distillateur qui jouait des nuits entières par mises de cinquante kopeks. Tous voulaient commencer le jeu le plus tôt possible, mais les plus gros joueurs semblaient n’y pas songer; surtout Loukhnov, qui racontait des histoires sur les chenapans de Moscou.