--Il faut vous imaginer, disait-il,--qu’à Moscou, la première ville, une capitale, on sort pendant la nuit avec des bâtons à crochet, on se déguise en diable et on fait peur à la populace stupide, on dévalise les passants, et c’est tout. Et la police n’y fait rien. Voilà qui est étonnant.
Le uhlan écoutait avec attention ce récit; mais à la fin il se leva, et, sans qu’on le vît, il donna ordre d’apporter les cartes. Le gros pomestchik s’en aperçut le premier.
--Eh bien! messieurs. Pourquoi perdre un temps qui est de l’or? Si nous devons jouer, jouons.
--Vous en avez emporté, hier, des demi-roubles, et cela vous plaît, dit le Grec.
--C’est vrai, il serait temps, en effet, dit l’officier de la garnison.
Iliine regarda Loukhnov. Celui-ci continuait tranquillement ses histoires de voleurs habillés en diables griffus.
--Eh bien! commençons-nous? demanda le uhlan.
--Ne serait-il pas trop tôt?
--Belov! cria le uhlan en rougissant, on ne sait pourquoi.--Apporte-moi à dîner... Je n’ai encore rien mangé, messieurs... Apporte du champagne et des cartes.
A ce moment, entrèrent le comte et Zavalchevsky. Il se trouvait que Tourbine et Iliine étaient de la même division.
Ils firent aussitôt connaissance, trinquèrent et burent du champagne. Cinq minutes après, ils se tutoyaient déjà. Il semblait qu’Iliine plût beaucoup au comte. Celui-ci, en le regardant, souriait toujours et s’égayait de la jeunesse de son nouvel ami.
--Quel brave uhlan! disait-il. Et quelles moustaches, quelles moustaches!
Iliine n’avait que quelques poils follets à la lèvre supérieure.
--Il me semble que vous vous préparez à jouer, dit le comte.--Eh bien! je te souhaite de gagner, Iliine. Tu me parais du reste au courant, ajouta-t-il en souriant.
--Oui, on se prépare, répondit Loukhnov en déchirant l’enveloppe du paquet de cartes.--Et vous, comte, ne daignerez-vous pas?
--Non, pas aujourd’hui... sans cela je vous eusse tous battus. Moi, quand je m’y mets, il n’y a pas de banque qui puisse y tenir. Mais je n’ai pas d’argent en ce moment. J’ai tout perdu au relais de Volotchok. J’y ai trouvé une espèce de fantassin avec des bagues, un brelandier sans doute; il m’a mis à sec, tout net.
--Tu es donc resté longtemps à ce relais? demanda Iliine.
--Vingt-deux heures. Je n’oublierai pas ce relais!... Mais le maître de poste ne l’oubliera pas non plus.
--Et pourquoi?
--J’arrive, tu sais; le maître de poste sort, un museau de fripon. «Pas de chevaux», me dit-il. Pour moi, je dois te l’avouer, c’est une loi; quand il n’y a pas de chevaux, je me rends sans ôter ma chouba, sais-tu, dans la chambre du maître, non dans la salle d’attente, mais dans sa propre chambre, et j’ouvre toutes grandes les portes et les fenêtres, comme si j’y étouffais. Eh bien! cette fois, j’ai fait de même. Tu te rappelles comme il gelait le mois dernier... Une vingtaine de degrés Réaumur. Le maître de poste commence à me faire des observations, pan! un coup de poing dans les dents. Une vieille, des petites filles, des babas[14] se mettent à crier. Elles saisissent leur marmite et veulent s’enfuir dans le village... Je barre la route et je dis: «Donne-moi des chevaux, et je m’en irai. Sinon, je ne laisse sortir personne et vous gèlerez tous ici.»
[14] On appelle ainsi dans le peuple les paysannes.
--Voilà un excellent procédé! dit le gros pomestchik en s’étouffant de rire.--Si on voulait faire geler les cafards, on ne s’y prendrait pas autrement.
--Seulement, je n’ai pas pris garde, je suis sorti, et le maître du relais, avec toutes ses babas, s’est sauvé. Seule la vieille m’est restée comme otage, étendue sur le poêle. Elle éternuait tout le temps et priait Dieu. Puis nous avons engagé des pourparlers: Le maître venait et, de loin, essayait de me persuader de laisser partir la vieille. Alors, je lâchai Blücher, qui prend très bien les maîtres de relais. Eh bien! malgré cela, ce gredin ne m’a pas donné de chevaux avant le lendemain matin... Arrive cette espèce de fantassin; j’entre avec lui dans la seconde chambre et nous nous mettons à jouer... Avez-vous vu Blücher?... Blücher! fiou!
Blücher accourut. Les joueurs s’occupèrent de lui avec une politesse bienveillante, bien qu’on vît que leur préoccupation était ailleurs.
--Cependant, Messieurs, pourquoi ne jouez-vous pas? Je vous en prie, je ne veux point vous déranger. Je suis un bavard, dit Tourbine:--Aime ou n’aime pas, c’est une bonne chose[15].
[15] Traduction littérale qui signifie: le jeu est une bonne chose.
III
Loukhnov attira à lui deux bougies, sortit un gros portefeuille brun bien garni, et, avec la lenteur qu’il eût apportée à un acte sacré, l’ouvrit sur la table, en tira deux billets de cent roubles et les posa sur les cartes.
--De même qu’hier, la banque a deux cents roubles, dit-il en arrangeant ses lunettes et en décachetant un paquet de cartes.
--C’est bien, fit Iliine sans même le regarder et sans interrompre sa conversation avec Tourbine.
Le jeu commença. Loukhnov donnait avec une régularité mécanique, s’arrêtant parfois et, sans se hâter, marquait ou jetait un coup d’œil sévère par-dessus ses lunettes et disait d’une voix faible: «Envoyez.»
Le gros pomestchik était plus bruyant que tout le monde; il faisait ses réflexions à haute voix, et mouillait le bout de ses doigts potelés pour mieux corner les cartes.
L’officier de la garnison, silencieusement, écrivait ses points d’une belle écriture et cornait sa carte sur la table.
Le Grec était assis à côté du banquier et, de ses yeux noirs et enfoncés, observait attentivement le jeu, comme s’il attendait quelque chose.
Zavalchevsky, debout près de la table, s’agitait soudain, retirait de la poche de son pantalon un billet rouge[16] ou bleu, le couvrait d’une carte en tapant fortement et en maintenant sa main dessus et disait: «O sept! fais-moi gagner!» Il mordait ses moustaches en piétinant, rougissait et se trémoussait jusqu’au moment où la carte sortait.
[16] Le billet rouge vaut dix roubles.
Iliine mangeait du veau avec des cornichons placés près de lui sur le divan de crin, et, en essuyant vivement ses doigts après sa redingote, posait ses cartes l’une après l’autre.
Tourbine, qui était assis d’abord sur le divan, se douta de quelque chose. Loukhnov ne regardait pas le uhlan et ne lui disait rien. Parfois ses lunettes se dirigeaient un instant vers les mains du uhlan, mais la plupart des cartes de celui-ci perdaient.
--Si seulement je tuais cette petite carte! dit Loukhnov en parlant de celle du gros pomestchik, qui jouait à cinquante kopeks la mise.
--Tuez-la plutôt à Iliine. A moi, qu’est-ce que cela vous ferait?
En effet, les cartes d’Iliine perdaient plus souvent que celles des autres. Il déchirait nerveusement sa carte perdante et en prenait une autre en tremblant.
Tourbine se leva du divan et demanda au Grec de le laisser s’asseoir auprès du banquier. Le Grec changea de place et le comte prit sa chaise; il se mit à regarder fixement les mains de Loukhnov.
--Iliine, dit-il tout à coup de sa voix la plus tranquille, qui, cependant, malgré lui, domina le bruit de la conversation, pourquoi gardes-tu le ****?... Tu ne sais pas jouer.
--N’importe comment on joue; c’est toujours la même chose.
--Tu perdras sûrement ainsi. Donne-moi ton jeu. Je vais te remplacer.
--Non. Excuse-moi, je t’en prie; j’aime mieux jouer moi-même. Joue pour toi, si tu veux.
--Pour moi, j’ai déjà dit que je ne jouerais pas. Je veux le faire pour toi. Cela me dépite de te voir perdre ainsi.
--C’est probablement mon mauvais sort.
Le comte se tut et, s’accoudant, se mit de nouveau à regarder les mains du banquier.
--Mauvais, dit-il tout à coup à haute voix. Il répéta en traînant: Mauvais!
Loukhnov se tourna vers lui.
--Mauvais! mauvais! dit le comte en élevant la voix et en fixant Loukhnov dans les yeux.
Le jeu continuait.
--Ce n’est pas bien, reprit le comte en traînant, immédiatement après que Loukhnov eut recouvert une forte carte du jeu d’Iliine.
--Qu’est-ce qui ne vous plaît pas, comte? demanda le banquier poliment et d’un ton indifférent.
--Vous donnez à Iliine un simple et vous recouvrez les coins, voilà ce qui est mal.
Loukhnov haussa les épaules et fronça le sourcil, comme s’il conseillait de s’en rapporter au sort, et continua son jeu.
--Blücher! fiou! siffla le comte en se levant.--Mords-le! ajouta-t-il vivement.
Blücher, heurtant de son dos le divan, renversa presque l’officier de la garnison, et d’un bond accourut vers son maître. Il grondait en regardant autour de lui et en agitant sa queue comme s’il eût demandé: qui est grossier ici?
Loukhnov posa les cartes et recula sa chaise.
--On ne peut pas jouer ainsi, dit-il. Je déteste les chiens. Quel jeu pourra-t-on faire si l’on amène toute une meute.
--Surtout les chiens de cette sorte. On les appelle des sangsues, il me semble, confirma l’officier de la garnison.
--Eh bien! jouons-nous, Mikhaïlo Wassiliitch, ou non? dit Loukhnov au maître du logis.
--Ne nous dérange pas, je t’en prie, comte, fit Iliine en s’adressant à Tourbine.
--Viens donc ici un instant, lui répondit Tourbine en le prenant par le bras et l’emmenant de l’autre côté de la cloison.